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Mgr d'Ornellas en présence de Claude Gatineau, président de l'Arche de Bruz, d'un membre de la communauté, et de Joël et Maryannick Pavageau.  © Emmanuel Massou (diocèse de Rennes).

Mgr d'Ornellas en présence de Claude Gatineau, président de l'Arche de Bruz, d'un membre de la communauté, et de Joël et Maryannick Pavageau. © Emmanuel Massou (diocèse de Rennes).

«La faiblesse est l’écrin cachant une pierre précieuse»

Le 19 janvier, Mgr d’Ornellas, archevêque de Rennes et aumônier de l’Arche Internationale, recevait les insignes de la légion d’honneur au sein de la communauté de l’Arche de Bruz. Elles lui ont été remises par Maryannick Pavageau, tétraplégique. Voici des extraits du discours de Mgr d’Ornellas.

Dépasser les aptitudes extérieures

« En recevant ces insignes, je suis persuadé qu’ils sont donnés à celles et ceux qui m’ont appris ce qu’est la vie, en en étant simplement des témoins. Ils m’ont fait saisir la portée infinie de ce propos de l’Évangile : « La vie est la lumière des hommes. »

Je vous remercie, Mme Pavageau, chère Maryannick, d’être ma marraine. Vous m’avez beaucoup appris. J’ai lu certaines de vos interventions. Je vous ai écoutée. Vous êtes pour moi un témoin de la vie, de sa beauté et de ses joies, un témoin de la vie reçue et aimée. Dans la faiblesse qui est la vôtre depuis de nombreuses années, vous m’avez convié à dépasser toutes les aptitudes extérieures pour aller au cœur de la vie, pour comprendre qu’elle est faite de bonheurs dans la simplicité, pour saisir que l’amour, manifesté par l’entourage familial et par l’amitié fidèle, fixe le prix inaliénable de la vie.

Vous êtes aussi pour moi un témoin en m’instruisant sur votre manière de porter témoignage. Vous le donnez en toute simplicité ; vous faites simplement part de votre expérience ; vous la confiez à celles et ceux qui veulent bien l’écouter et la recevoir, ne posant pas de jugement sur celles et ceux qui réagissent différemment, souffrant avec patience quand vous sentez que votre témoignage n’est pas reçu, posant alors doucement cette question : « Est-ce qu’on me laissera le droit de dire que j’aime la vie ? »

Les personnes handicapées, des maîtres

« Si j’ai désiré que ces insignes me soient remis au milieu de mes amis de l’Arche, ce n’est pas seulement parce que le pape Benoît XVI, par l’intermédiaire du Président du Conseil pontifical des laïcs, m’a confié en 2007 la mission d’accompagner la Fédération internationale de l’Arche qui compte aujourd’hui 147 communautés dans 35 pays à travers le monde. C’est pour répéter ce que j’ai dit à la Faculté de théologie de Fribourg en Suisse où enseignaient les dominicains les plus brillants. En 1984, me préparant à être prêtre, j’ai dû introduire Jean Vanier qui venait y donner une conférence devant un amphithéâtre plein à craquer ; j’ai simplement confié ceci : « J’ai ici de grands maîtres – je montrais les dominicains assis au premier rang dans leur habit blanc qui m’impressionnaient par leur humilité, leur bonté et leur science – mais j’ai eu d’autres maîtres qui m’ont plus appris, des personnes amies porteuses de handicap mental. »

Je pensais à Nathalie, autiste profonde, et à Roland qui venait frapper à la porte de notre collocation d’étudiants à Lille en 1974-1975. Roland, avec sa cravate toujours impeccable, venait quémander notre amitié, c’est-à-dire le don de notre temps et du partage d’un café qu’il prenait toujours avec trois sucres. Roland vivait dans ce qui était à l’époque un asile ; il n’y possédait qu’un lit dans un dortoir de plus de vingt personnes pauvres. Sans grandes idées, avec un vocabulaire très simple, il dénichait sans cesse, parfois avec colère, nos façades, nos prétextes pour fuir, nos faux-semblants. Il m’a appris que l’écoute était précieuse pour découvrir le prix de l’amitié qu’il voulait comme son bien le plus cher, parce qu’il en avait besoin, comme tout le monde. »

La relation vécue comme une alliance

« L’Arche m’a fait signe. L’Arche fait signe. Un signe qui oriente nos regards vers le prix sans prix de la vie : qui conduit nos pas et nos cœurs vers l’essentiel et la profondeur de la vie. L’Arche m’apprend beaucoup, grâce à l’alliance avec une personne pauvre d’aptitudes mais riche de cœur, pauvre de capacités intellectuelles mais capable de vivre l’instant présent en en goûtant toute la richesse, pauvre de discussions savantes sur l’avenir du monde mais habitée par la compassion aux souffrances d’autrui, pauvre de puissances techniques ou scientifiques mais riche du seul pouvoir qui compte : être aimé et aimer. L’Arche m’a invité à entrer dans une relation qui respecte infiniment chacun tel qu’il est, avec son rythme, sa singularité propre, ses potentialités, ses handicaps, ses besoins, ses souffrances, ses désirs. J’ai vu que cette relation fait naître la joie au sein d’une communauté véritable, toujours ouverte à l’accueil de la différence, une communauté qui est l’antidote à tout communautarisme. »

Force révolutionnaire du christianisme

« Parmi beaucoup, à côté des personnes que j’ai nommées, deux prêtres, François Retoré, responsable des prêtres de Notre-Dame de Vie, et Albert Chapelle, jésuite, tous les deux hémiplégiques, furent pour moi des maîtres. Albert Chapelle avait sur sa table basse qui le séparait de son interlocuteur une seule image : la face du linceul de Turin. En allant le voir pour mon doctorat de théologie, il me mettait devant la faiblesse et le pardon du Crucifié et du Ressuscité de Jérusalem. Ces deux prêtres, consentant à leur faiblesse, semblaient me dire : là se trouve la force révolutionnaire du christianisme ; là se dévoilent la gloire de Dieu et la gloire de l’homme. La faiblesse est l’écrin cachant une pierre précieuse : la vie dont la dignité inviolable est d’aimer. Écouter en consentant à sa faiblesse et à la faiblesse de l’autre, c’est ouvrir l’écrin.

À mes maîtres qui, par leur amour de la vie et de l’autre, vécu dans leur faiblesse douloureusement expérimentée, m’ont tant appris, je dédie cette Légion d’honneur en leur exprimant mon immense et vive gratitude. »

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