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Après la traversée de la Manche à la nage en 2010, Philippe Croizon, amputé des quatre membres, vient de réaliser un nouvel exploit : le Rallye Dakar. © Jean-Daniel Ouvrard / AFP

Après la traversée de la Manche à la nage en 2010, Philippe Croizon, amputé des quatre membres, vient de réaliser un nouvel exploit : le Rallye Dakar. © Jean-Daniel Ouvrard / AFP

 "Le sport est un outil puissant de résilience"

Philippe Croizon a relevé le défi du Rallye Dakar 2017. Alors qu'il était en pleine préparation, nous l'avions interviewé. Il nous racontait comment le sport l’avait aidé, après son accident, à accepter son handicap et à s’ouvrir aux autres.

Le 5 mars 1994, lors d’un déménagement, j’ai voulu démonter l’antenne de télévision de notre maison, mais j’ai heurté une ligne haute tension de 20000 volts. Le courant m’a traversé. J’ai été carbonisé et je suis resté trois mois entre la vie et la mort. Pour me sauver la vie, il a fallu m’amputer des quatre membres. Ensuite j’ai passé plus de trois ans dans des centres de rééducation. J’en suis ressorti avec des prothèses, mon permis repassé, prêt à redémarrer une nouvelle vie.

Le plus dur pour moi n’a pas été l’accident ni le centre de rééducation. Même si on y verse des litres de larmes et de souffrance, c’est un lieu où l’on partage une franche camaraderie pour un retour à la vie. Le plus dur, ça a été le retour à la maison. Le premier mois, la famille et les amis sont là, mais ensuite tout le monde reprend le fil de son existence – ce qui est normal et humain. Vous vous retrouvez alors tout seul assis dans le canapé et vous tombez en dépression. Je suis rentré à la maison en pensant que mon épouse était mon infirmière ou mon aide-soignante ; c’était une erreur stratégique monumentale ! Ma femme ne m’avait pas épousé pour cela, elle avait épousé un homme avec des jambes et des bras… Sept ans après l’accident, nous nous sommes séparés.

Tenter sa chance

J’ai commencé le sport à l’âge de 40 ans après avoir rencontré l’amour une nouvelle fois. Cela m’a donné des ailes. Rencontrer Suzanna a été un déclencheur dans ma vie, qui m’a permis de me lancer dans l’aventure de la traversée de la Manche à la nage. Sur mon lit d’hôpital, j’avais vu qu’une jeune fille avait fait cette traversée. Je m’étais dit : pourquoi pas moi ? Douze ans après mon accident, j’ai donc commencé l’entraînement. J’ai contacté des élus, des entreprises, des entraîneurs, j’ai monté une équipe et je leur ai demandé de me transformer. En deux ans d’entraînement de haut niveau, nous avons fait 4000 km de natation. J’ai appris qu’il faut oser, tenter sa chance, aller de l’avant, aller vers les autres.

Pour moi, rien ne peut dépasser en émotion, en dépassement de soi, la traversée de la Manche. C’est l’épreuve emblématique de la nage longue distance. Quand je suis parti dans cette aventure, 99% des gens me disaient que c’était impossible. J’ai réussi à monter une équipe et ce 1% qui y a cru m’a mené à la victoire. Six mois après le début de l’entraînement, l’équipe a vécu un moment de faiblesse. Elle voulait arrêter. Mon corps était en pleine transformation physique. Tout le monde avait peur que j’en meure. Je leur ai laissé deux mois de battement pour prendre une décision. Pendant ce temps, je suis parti au Portugal m’entraîner chaque jour en mer. Quand je suis revenu, je leur ai montré ce que j’étais capable de faire et ils m’ont dit qu’il restait encore un an et demi de travail.

Me regarder autrement

Je n’ai pas le sentiment de réaliser des exploits. Je travaille comme un dingue avec une équipe, simplement parce que j’ai envie de traverser la Manche, comme un alpiniste a envie de grimper l’Everest ! J’aime relever un défi à plusieurs. Quand je suis arrivé au Cap Gris-Nez, j’ai éprouvé une sensation incroyable, celle que doit ressentir tout athlète de haut niveau qui gagne la médaille d’or. Depuis, j’ai envie de retrouver cette sensation.

Il m’a fallu du temps pour accepter mon nouveau schéma corporel, et le sport m’a aidé. J’avais du mal à aller à la plage, à me montrer. Faire du sport m’a permis de prendre contact avec des gens, de m’ouvrir à d’autres et de me regarder autrement. De me dire : "Je suis capable de faire ça !"

Le sport est un outil puissant de résilience. Les parents ont souvent peur d’inscrire leur enfant handicapé à une activité sportive. Ils se disent qu’il va se faire des illusions, ou qu’il va revenir un peu plus cassé. Alors ils le surprotègent. Au contraire, il faut le lâcher et l’aider à s’intégrer.

C’est pour cette raison que j’ai lancé la websérie "Vis mon sport". Avec un jeune valide, nous allons à la rencontre d’un athlète handisport. Le jeune est, comme tout le monde au début, intimidé. Il ne sait pas comment aborder la personne handicapée. Et à la fin, il a rencontré un athlète de haut niveau.

Aujourd’hui, on dit que notre société va mal et qu’elle est en souffrance. Je crois qu’elle est en situation de handicap. Donc si elle a besoin d’un message, c’est de regarder l’abnégation, la force de vie, toute cette énergie qu’une personne handicapée doit déployer pour dire qu’elle existe. Je suis persuadé que ça lui fera du bien !

Je suis convaincu que l’on a en soit une énergie que l’on n’utilise pas tant que l’on en n’a pas besoin. Elle ronronne en temps normal. Pourquoi la solliciter quand on se trouve en vitesse de croisière ?

Ce que je dirais à un jeune avec un handicap : il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer et un temps pour se relever. Pleurer fait du bien. N’aie pas honte de pleurer et d’exprimer ta douleur ! C’est une chose que nous n’avons pas su faire chez nous et qui a explosé sept ans après l’accident. Et surtout, n’attends pas que les autres viennent vers toi, vas-y ! N’attends pas qu’ils fassent pour toi, fais ! Sinon, tu risques d’attendre toute ta vie. Ouvre les portes ! J’aime ma vie d’aujourd’hui même si j’ai un handicap très lourd, car je suis sorti de mon canapé et je me suis construit.

Recueilli par Florence Chatel

Retrouvez tout le dossier "Sport et Handicap : Ensemble, se dépasser" : Ombres et Lumière213

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