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Bien vieillir ne s’improvise pas

A 96 ans, Geneviève Honoré-Lainé entretient et déploie toute son énergie à mettre de la vie dans sa résidence de personnes âgées.

Par quoi se définit la vieillesse ? Je dirais volontiers : par une sclérose, à la fois du corps et de l’âme, à laquelle conduisent différents facteurs, au premier rang desquels, la santé. Mais pas seulement ! Par exemple, l’aînée de la maison où je vis, à 104 ans, jouit de toutes ses facultés mentales. C’est le corps qui s’use et ne répond plus. Une auxiliaire de vie la prend en charge pour les soins quotidiens et l’amène chaque jour au restaurant à midi. La vue et l’ouïe déficientes, elle reconnaît cependant qui la salue au passage d’un timbre, toujours le même, qu’elle connaît bien et vous répond par votre nom. Par contre, il est difficile d’en voir certains diminuer de jour en jour, perdre leurs repères, jusqu’à sombrer dans la sénilité, quelquefois Alzheimer, et d’avoir à se demander comment on vivra soi-même sa fin de vie.
Car la dépendance est la grande épreuve de la vieillesse, que chacun redoute dès qu’il voit ses forces diminuer et tout effort devenir pénible. On se voit mal remettre tout soi-même entre des mains étrangères et c’est facteur d’angoisse, qui n’épargne personne. L’épreuve s’adoucit selon la délicatesse de chacun des partenaires. Et, il faut rendre hommage, à travers celles que je vois à l’œuvre, à ces femmes, qui font de leur travail un véritable "service". Mais c’est tout un itinéraire à préparer des deux côtés !

Le secret est de...

Si la mémoire court les premiers risques, il faut à plus forte raison l’entretenir. "Gardez des désirs, prétend Rita Lévi, cette neurologue centenaire exceptionnelle, prix Nobel de médecine pour ses découvertes sur les neurones. Le secret, c’est de demeurer curieux, engagé et avoir des passions". C’est bien pourquoi je n’ai pas hésité à acheter mon premier ordinateur à 85 ans. A 96, je ne peux plus m’en passer : il facilite ma correspondance avec des amis de tous les continents, communion indispensable pour vivre. D’autres, grands musiciens, donnent encore, discrètement, quelques concerts en chambre qui trouvent des auditeurs fidèles.
Il faut surtout, je pense, ne pas trop vite lâcher la rampe. Ce qu’on abandonne aujourd’hui, on ne le reprendra plus. La pire solution est à mon sens, de s’écouter trop, de passer trop de temps couché, à ne rien faire, alors qu’il reste tant à accomplir : comme de réfléchir davantage !
Le courage de cet Américain, qui visitait un jour le groupe de journalistes dont j’étais, me sert beaucoup. Il avait perdu deux jambes à la guerre et marchait sur deux prothèses, "parce que, disait-il, il faut qu’un homme vive debout". Au terme de sa conférence, il nous dit encore : "Si vous ne retenez qu’une chose de ce que je vous ai dit, retenez bien ceci : ce qui reste est toujours préférable à ce qu’on a perdu" !...

Tandis qu’approche la mort

"On vieillit comme on a vécu" dit-on. Il y a du vrai. Dans l’ensemble de la petite centaine de personnes parmi lesquelles je vis, on perçoit très vite celles qui ont assumé des responsabilités. Comme aussi celles que la vie a gâtées ou qui se sont laissées porter, sans se préparer aux épreuves inévitables et qui traînent leur fin de vie, qui vivent de souvenirs, deuils mal vécus, qui ressassent leurs erreurs passées. Elles n’ont qu’un souhait, éternellement répété : "Que cela finisse au plus vite !" Mais plus s’approche le terme et plus se posent les questions existentielles auxquelles on ne répond pas ou mal, comme cette compagne qui dit avoir perdu la foi "parce que Dieu a fait trop souffrir mon mari". On aimerait tant qu’elle connaisse davantage la miséricorde du Père !
Il reste qu’à cette période de la vie, en même temps que l’on se sent fragilisé, et je ne suis pas épargnée, c’est une grâce d’apprendre que notre "moi" dépasse les limites de notre corps, qu’à travers toutes nos épreuves, nous avons à creuser notre sillon, et que ce qui nous reste de vitalité y suffit. Je garde, bien vif, le souvenir de cet homme rencontré, photographiant des ruines, à Agadir (Maroc), après le tremblement de terre. Comme je m’approchais : "Madame, me dit-il, j’ai tout perdu ; il ne me reste au monde que ma femme et mon enfant ; alors, je photographie les ruines de ma maison pour me souvenir longtemps que là n’était pas l’essentiel".
Non, le grand âge n’est pas un naufrage ! C’est l’arrivée au port d’un vieux loup de mer, qui s’est affronté aux vagues et aux tempêtes. Quelle victoire au contraire ! Il lui faut, comme tout un chacun, apprendre à vivre sur le rivage, demeurer sur la brèche, à l’affût des nouvelles, réagir à ce qu’il entend, s’efforcer de transmettre, donner ce qu’il pourra et accueillir ce qu’on lui donnera, ne pas se réciter sans fin, ni étaler ses maux…
Dieu nous garde, comme le demandait la prière de cette religieuse du XVIIe siècle, "d’être une vieille personne amère, ce qui est assurément l’une des inventions suprêmes du diable"…

Geneviève Honoré-Lainé, Ombres et Lumière n°173

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