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Christel Prado©Unapei-Aurélien Langlais

Christel Prado©Unapei-Aurélien Langlais

Christel Prado : "Trop d’enfants sans solution éducative"

Le 22 août 2013, le gouvernement a annoncé la titularisation de 28000 auxiliaires de vie scolaire (AVS) d’ici à 2019. Si l’Unapei salue cet engagement de l’Etat, elle reste vigilante sur son application et continue d’alerter sur les situations d’exclusion des enfants avec un handicap pour qui, cette année encore, la rentrée n’aura pas lieu. Le point de vue de Christel Prado, présidente de cette fédération d’associations de parents.

 

Comment envisagez-vous la rentrée 2013 ?

Malheureusement, comme les autres... Cette année encore, 2000 enfants français vont faire leur rentrée en Belgique dans des écoles spécialisées ! Ils vont prendre le bus le dimanche soir pour aller passer la semaine là-bas et revenir chez eux le week-end ou pas du tout, et cette scolarisation est payée par la France. Si l’on créait des places, ces financements pourraient être rapatriés sur des structures françaises plus proches des domiciles de ces enfants. Une autre situation dramatique est celle de Mayotte, aujourd’hui un département français, qui n’a aucune structure pour accueillir les enfants handicapés, condamnés à rester chez eux.

On manque aujourd’hui d’Auxiliaires de vie scolaire (AVS), pourquoi ?

On assiste aujourd’hui à un besoin exponentiel d’AVS en raison d’un effet délétère d’orientations par défaut en cascade : les enfants orientés vers des instituts médico-éducatifs par la CDAPH, n’y trouvant pas de places, se retrouvent en service d’éducation spéciale et de soins à domicile (Sessad) ; ceux qui relèvent d’un Sessad se voient attribuer une AVS… C’est pourquoi, convaincue de l’utilité des Sessad pour la scolarisation des enfants déficients intellectuels, l’Unapei souhaitait le développement de places en Sessad. Cela n’a pas été suffisamment le cas. Au final, on se retrouve donc avec des enfants en situation de handicap plus lourd qui sont toujours sans solution éducative en France. Selon la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), ils étaient ainsi 13000 en 2008 ! C’est l’équivalent de la population d’une petite ville. Or la France a été condamnée plusieurs fois par l’Europe pour défaut d’éducation. Depuis 2008, faute de l’existence d’un service pour recenser ces personnes, nous n’avons pas de nouveau chiffre officiel, mais les retours du terrain montrent qu’il y a de plus en plus de jeunes adolescents, polyhandicapés ou avec des troubles du comportement, qui ne trouvent pas de place en IME. On se retrouve avec des listes d’attente de 30 à 50 personnes. Quand on vous annonce que votre enfant est 37e sur liste d’attente, que faites-vous ? Votre enfant n’a qu’une vie. Il ne peut pas attendre dix ans qu’on lui ouvre la porte ! Nous devons prendre à bras le corps ce devoir d’éducation de nos enfants.

Comment expliquez-vous cette difficulté persistante d’établir des passerelles entre l’Education nationale et le médico-social, pourtant recommandées par la loi de 2005 ?

On se heurte à un problème culturel : d’un côté, l’Education nationale avec des enseignants qui ont l’habitude d’être seul face à leur classe, de l’autre le médico-social où les professionnels allient leurs compétences et leurs visions de l’enfant. Nous proposons d’étendre cette alliance à la scolarisation et que tous les enfants, handicapés ou non, puissent grandir ensemble dans un même lieu avec une réponse adaptée à leurs besoins, comme cela se passe déjà en Autriche. Les éducateurs ne se transformeront pas en enseignants, mais ils pourront répondre à certains besoins éducatifs de l’enfant qui sont autres que des besoins scolaires. Je vais mettre toutes mes forces dans ce rapprochement de deux cultures parce que je crois que c’est la solution pour nos enfants. Un autre problème vient du fait que l’on oublie de se projeter dans l’avenir. Le but de l’éducation est que nos enfants aient le plus d’autonomie possible plus tard. Or, à 16 ans où la scolarisation n’est plus obligatoire, les jeunes avec une déficience intellectuelle sortent souvent du système scolaire sans proposition. Là encore, il faudrait pouvoir leur proposer une formation, un travail…

Que pensez-vous de la création du métier "d’accompagnants de jeunes handicapés" (AJH), remplaçant l’AVS, préconisé par un récent rapport et reprise par le gouvernement ?

Tout le monde s’est mis autour de la table pour travailler à une sécurisation de l’emploi des auxiliaires de vie scolaire, après des années d’inertie. C’est une bonne chose, de même que l’idée de confier la gestion et l’emploi de ces personnes à un groupement d’intérêt public départemental (GIP). En revanche, cet accompagnement va porter non seulement sur le scolaire et le périscolaire, mais aussi sur l’extra scolaire. Nous ne sommes pas favorables à cette ouverture car nous pensons qu’il est toujours dangereux de confier l’accompagnement d’une personne vulnérable à un seul professionnel et non à une équipe. L’AJH correspondrait à un nouveau diplôme obtenu au terme d’une formation d’un an, les premiers AJH étant opérationnels pour 2015. Quelle va être cette formation ? Comme l’AJH va accompagner l’enfant de manière globale, on envisage une formation équivalente à celle d’un aide médico-psychologique, mais qui va davantage relever d’une sorte de service à la personne de l’Etat. L’Unapei était favorable à ce que cette formation corresponde à un métier du travail social et à ce que les AJH soit intégrés dans les Sessad afin qu’ils bénéficient du soutien d’une équipe, d’un transfert de compétences, mais aussi d’un système de promotion professionnelle : cette idée n’a pas été retenue pour une raison que l’on ignore.

Propos recueillis par Florence Chatel

Lexique

  • Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) : instance de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH) qui se prononce sur l’orientation scolaire de l’enfant handicapé et les aménagements nécessaires, comme un auxiliaire de vie scolaire (AVS).
  • Service d’éducation spéciale et de soins à domicile (Sessad) : structure privilégiée dans le secteur médico-social qui aide à l’inclusion scolaire de l’enfant en intervenant notamment dans l’école.

Ombres et Lumière n°195

Ecouter l'émission La Voix est libre (Radio Notre-Dame) du 10 septembre 2013, en partenariat avec Ombres et Lumière, sur l'inclusion scolaire :

http://radionotredame.net/player/http://radionotredame.net/wp-content/uploads/podcasts/la-voix-est-libre/la-voix-est-libre-10-09-2013.mp3

Et sur RCF, le 17 septembre 2013 dans Le Temps de le dire :

http://www.rcf.fr/radio/rcfnational/emission/142408/641532

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