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"La souffrance désarmée, c’est une manière de dire que, si la souffrance ne nous quitte jamais, elle prend une autre place", confie Véronique Dufief à propos des troubles bipolaires. © F. C.

"La souffrance désarmée, c’est une manière de dire que, si la souffrance ne nous quitte jamais, elle prend une autre place", confie Véronique Dufief à propos des troubles bipolaires. © F. C.

Comme un vin de garde

Professeur de lettres à l’université, poète, Véronique Dufief a écrit "La souffrance désarmée", un récit d’une grande richesse et lucidité où elle partage son expérience et sa réflexion sur la maladie bipolaire. Son but : transmettre une espérance.

A la sortie du train en gare de Dijon, elle attend, accueillante, les traits du visage un peu figés. D’emblée, ce qui frappe chez Véronique Dufief, agrégée de lettres, professeur à l’université, c’est une intelligence vive, un désir d’entrer en relation, une alliance de fragilité et de capacité à faire face. Son origine bretonne n’y est sans doute pas pour rien. Cette femme, atteinte de troubles bipolaires, a essuyé des tempêtes ; elle en raconte l’expérience dans un livre, La souffrance désarmée. "C’est une manière de dire que, si la souffrance ne nous quitte jamais, elle prend une autre place", commente-t-elle, assise sous un cornouiller, dans son jardin paisible – un peu la campagne à la ville.

Sa maladie a commencé à la fin de ses études à Normale sup, avec une première hospitalisation à la suite d’une bouffée délirante. "A cette époque, raconte-t-elle, je me sentais dans un désarroi tel que le délire devint en quelque sorte ma planche de salut. Comme un tout petit enfant, j’avais besoin que l’on me dise ce que je devais faire. Entendre des voix donnait un sens magique à ma vie. Je prenais la moindre coïncidence pour un signe de mon destin."

Une maladie de la démesure

Aujourd’hui, cette passionnée du XIXe siècle, qui habite depuis un an et demi dans une belle maison 1800, rue Victor Hugo – son auteur fétiche –, n’y voit qu’un clin d’œil sympathique. Dix ans de psychanalyse pour essayer de comprendre sa souffrance intolérable, un nouveau traitement, ont enfin permis une certaine stabilité, même si, prudente, cette femme mariée depuis 18 ans à Pierre, éditeur, et mère de deux jeunes filles, reconnaît : "Pendant longtemps, Pierre et moi avons cru que l’analyse terminée, je pourrais mener une vie normale. Mais la bipolarité est une maladie de la démesure. Je sais que, dans ma poche, un petit diablotin est toujours prêt à sortir pour faire des singeries." C’est le côté face de la maladie, celui de la phase maniaque, côté pile, Véronique a aussi connu des périodes de dépression qu’elle décrit comme l’enfer : "On a l’impression d’être dans la souffrance à perpétuité."

L'expérience d'une guérison intérieure

En 2012, elle traverse justement l’un de ces épisodes. A l’approche de la cinquantaine, Véronique n’en peut plus de la fac, se désole de ne pas trouver d’éditeur pour ses écrits, et rêve avec son mari de commencer une nouvelle vie ailleurs. Le projet d’un livre d’entretiens avec Dom Pierre Massein, abbé de Saint-Wandrille, les mène au monastère. Au contact de ce moine profondément unifié, Véronique a l’impression d’être regardée comme Dieu la voit, et dans son cœur, elle sent quelque chose se pacifier. Avec le recul, elle parle de guérison intérieure : "Je me sentais tellement bien que j’en suis tombée malade et que j’ai été hospitalisée. Mais ma peur a lâché prise de manière radicale. Je reconnaissais que les symptômes de la maladie étaient toujours là, et que l’hospitalisation n’était pas une catastrophe, mais un des remèdes possibles. Désormais, je n’avais plus aucune peur de ma folie. Je pouvais servir Dieu et me rendre utile à mes semblables en partageant avec eux mon expérience de la souffrance. Ma première vocation était d’accueillir la maladie avec dignité. Je n’avais plus à lutter contre moi-même ; le bon grain et l’ivraie pouvaient pousser ensemble."

Etre simplement là

Depuis, dans le concret de sa vie, cette conversion a pris chair. Si chaque matin, Véronique doit franchir quarante-cinq minutes à une heure et demie de "marécage", d’angoisse et de pesanteur de vivre, son projet est d’être là, maintenant, et de faire passer les personnes avant les actes : "Etre dans ma coque de noix, là où je dois être." Un signe : maintenant, elle ose dire qu’elle est atteinte de troubles bipolaires. "Ma relation à autrui et à Dieu a changé, souligne-t-elle. Je peux écouter un ami portant un lourd fardeau sans me laisser submerger par son histoire. Je fais l’expérience de ne plus être seule, alors que j’ai tant hurlé, à n’en plus pouvoir, de solitude." Même sa grande sœur a noté qu’elle employait le mot joie, une autre nouveauté.

Sa joie, c’est "la présence de Dieu parmi les hommes", et bien sûr son livre, aboutissement de six années de travail et d’un rêve d’enfant. "Quand j’avais quinze ans, je savais que le plus important pour moi était de vivre intensément et que je ne pourrais écrire que tard dans ma vie. A cette époque, je m’étais arrêtée sur l’image d’un château Eyquem, un vin de garde!" Pour ses cinquante ans, et ceux de Pierre, son beau-père leur a offert une bouteille de ce précieux breuvage. Et son manuscrit a trouvé un éditeur. "A travers mes désirs profonds, le Seigneur m’a fait des promesses, conclut Véronique Dufief. Maintenant que j’arrive à maturité, je me rends compte qu’Il les a tenues."

Florence Chatel

La souffrance désarmée, Editions Salvator, août 2013, 141 p., 18 euros.

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