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Martin Steffens donnera une conférence mercredi 18 mai sur le thème du bonheur même dans l'épreuve.

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Consentir au "tout" de la vie

Philosophe, auteur de La vie en bleu, Martin Steffens invite à ouvrir grand les bras au tout de la vie, à l’écart du déni comme de la résignation.

Vous écrivez en substance qu’on ne peut épouser le rythme de la vie sans consentir aussi à l’épreuve. N’est-ce pas dur à entendre ?

Dur à entendre… mais quelque chose en nous le sait, quelque chose en nous a déjà entendu cette vérité. Car nous n’avons que deux choix : ou bien vivre perpétuellement en sursis d’un malheur possible, accroché à notre bonheur comme "on touche du bois" ; ou bien accueillir la vie comme elle est, dans ses hauts et ses bas, et tout d’un bloc. Aimer la vie jusque dans l’épreuve, jusqu’à lui accorder souvent ce pardon qui nous réaccorde à elle. Cela n’est pas facile, évidemment, mais cela est possible : quand le bât blesse, si le premier mouvement est de se rétracter, de se protéger, comme l’huître au contact du citron, le second mouvement peut être, si l’on y consent, de faire de cette mauvaise passe le chapitre d’une histoire plus grande, d’une histoire d’autant plus riche et plus forte qu’elle accueillera en elle des bouleversements plus profonds.

Certaines épreuves sont passagères, d’autres ont un aspect définitif : la maladie psychique, le handicap d’un enfant, la mort d’un conjoint... Comment consentir à ce qui est irréversible ? N’est-ce pas désespérant ?

"Se faire une raison" dit l’expression. Et cela a en effet un côté désespérant. "A est égal à A" : mon enfant est et sera malade, mon mari est mort. Point final. "Se faire une raison", autrement dit : le sentiment de s’être "fait avoir" par la vie. Or justement, la vie continue, sinon nous ne serions pas même là pour en souffrir. Et la vie, c’est le mouvement : s’il y a des choses définitives, il n’y a pas de façon définitive de prendre ces choses. Mon enfant est malade, soit ! Mais la vie commence aujourd’hui, non pas malgré mon épreuve, mais à partir d’elle. Dès lors, la question doit être celle-ci : quelle relation inventer, qui ne soit pas la pâle copie de celle dont j’avais rêvé avant la maladie de mon enfant ? Quelle nouvelle facette de l’amour me fait connaître l’éloignement définitif de la personne aimée ? Ecoutons ceux qui traversent l’épreuve depuis longtemps : ils nous disent comment leur vie, en continuant, a modifié "l’irréversible" : "Jamais je n’avais imaginé qu’on puisse aimer un être à ce point", me dit une mère de famille dont l’enfant est bipolaire ; "Je ne pensais pas que, non seulement je survivrais à la mort de mon mari, mais que notre amour irait en s’approfondissant", me confie une vieille tante. Ces témoignages doivent nous rappeler qu’il y a en nous, aux pires heures de l’épreuve, un esprit de vie qui tâtonne et qui cherche, qui nous aidera un jour à embrasser notre histoire comme un tout, comme une belle totalité.

Pour autant, commencer par dire non à l’épreuve, c’est aussi un signe de vie, dites-vous...

Oui. Je viens de parler de la vie comme d’une "histoire", ce qui suppose le temps. Je me méfie des "oui" trop prompts, qui peuvent cacher un déni de l’épreuve ou, pire, une résignation. Au contraire : ruer dans les brancards, crier à l’injustice, pleurer toutes les larmes de son corps… C’est l’amour de la vie qui parle ! Laissons-la parler jusqu’au bout, et l’on verra que, loin de nous enfermer dans ces "non !" qui sont des "oui" à la vie, elle finira par indiquer une autre façon de consentir, plus ample, plus ouverte à l’épreuve qu’on doit vivre.

Peut-on consentir et se battre ? Consentir, n’est-ce pas abdiquer devant le Mal ?

Surtout pas. Il faut distinguer consentir et se résigner : dans la résignation, on baisse les bras. Dans le consentement, on les ouvre tout grands, à la mesure de l’épreuve à vivre, dans laquelle, par le consentement, nous décidons désormais d’investir le meilleur de nos forces – au lieu de les employer à refuser en vain l’épreuve.

Tout le monde parle de “lâcher prise” : quelles différences avec le consentement ?

Le consentement prend tout, même l’éventualité qu’il ne faille pas "lâcher prise". Le consentement embrasse, quand le "lâcher prise" donne à voir quelqu’un qui… lâche justement. Je me souviens d’une femme, qui me disait avoir tant de mal à "lâcher prise", que même la méditation zen ne lui était plus d’aucun secours : son mari la quittait, elle et ses trois enfants. Je lui demandais : est-ce bien le moment du détachement, du "zen", du "lâcher", quand justement, elle devait montrer à son mari et à ses enfants, au jour le jour, comme elle "tenait" à leur histoire, à leur promesse, à leur avenir ? Le problème, de nos jours, est de croire que notre bonheur est une priorité absolue, que donc il faut savoir fuir sa vie si elle fait mal. Or le bonheur est toujours second : c’est d’être là où l’on doit être, qui compte. Sur le front, s’il le faut ; au repos, s’il le faut. Le bonheur arrive après, comme la récompense, inattendue, qui revient toujours à celles et ceux qui sont restés fidèles à leur vie, si dure soit-elle.

Peut-on éduquer, et s’entraîner, à l’accueil du "tout" de la vie ? Comment ?

En commençant par de petites choses. Consentir à cette voisine qui parle trop, mais qui en a besoin. C’est une petite épreuve, me direz-vous. Mais la patience prend ici les muscles dont elle aura besoin plus tard, quand il s’agira d’attendre cinq ou six heures un diagnostic. Et puis, deuxième voie, être philosophe : s’attendre, non à tout, mais au tout des choses qu’on veut vivre. Si tu vas aux bains publics, disaient les stoïciens, et que tu y es éclaboussé, ne t’emporte pas : car qui dit "bains publics" dit à la fois "l’eau" et "les autres". De même, si je veux un enfant, j’aurai aussi la blessure d’amour qui me vouera à m’inquiéter pour lui. Celle-ci (l’inquiétude) fait partie de celui-là (l’accueil d’une vie). Mes bras le savaient : il leur faudra être grands ouverts.

Recueilli par Florence Chatel

Conférence-rencontre de l’OCH avec Martin Steffens, mercredi 18 mai 2016 à 20h30, Grande Crypte (Paris 16) et en web diffusion.

Livre : La vie en bleu. Pourquoi la vie est belle même dans l’épreuve, de Martin Steffens, Marabout, 2014, 224 p., 15,90 euros.

Retrouvez le dossier "Accueillir la vie" : Ombres et Lumière206

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