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Vincent Joncquez, Benjamin Wangermée et Eric Challier dans "Amédée" © Antonia Bozzi

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Des questions éthiques au théâtre

Amédée, la pièce de Côme de Bellescize écrite à partir de l’histoire de Vincent Humbert, jeune homme tétraplégique euthanasié en 2003, est présentée au Festival Off d'Avignon jusqu'au 26 juillet. A sa manière, elle participe au débat actuel sur le grand handicap. Sans prendre parti mais avec exigence. A voir !

 

Amédée a 19 ans, une petite amie Julie, une passion les jeux vidéos, et une bonne dose d’insouciante jeunesse. Un très grave accident de voiture le propulse dans la paralysie. Tétraplégique, il se réveille d’un long coma à l’hôpital, cloué sur un lit ou dans un fauteuil, avec pour seul moyen de communication une télécommande activée par un doigt pour épeler des mots. Librement inspirée de l’affaire Vincent Humbert, la pièce de Côme de Bellescize s’attaque à la question de l’euthanasie d’une personne devenue handicapée, sans prendre parti, mais avec une rigueur intellectuelle qui force le respect. Si les faits et les personnages ne sont pas exactement les mêmes, on retrouve les ingrédients de ce drame qui aboutit à la mort du jeune homme en 2003. D’abord, la souffrance de la mère, telle, qu’elle glisse subrepticement dans la fusion : "Je voudrais te remettre dans mon ventre pour que tu te reconstruises cellule après cellule", confie-t-elle dans un monologue, sous le choc, après l’accident. Exclusive, elle veut contrôler les allers et venues dans la chambre de son fils au point d’en demander la clé et s’enferme dans la douleur ne faisant plus qu’un avec la vie de son unique enfant. "Nous souffrons", lâche-t-elle quelque temps avant de mettre fin à la vie de son fils.

Face à elle et au directeur de l’hôpital qui s’engage à ses côtés pour "une mort digne" – on retrouve le même discours ambivalent que celui de l’ADMD, la même machine médiatique irréversible –, Julie porte la voix de ceux qui veulent raccrocher Amédée à la vie : "pour toi, c’est plus dur, mais c’est pas plus vide. Ta vie a un sens puisque quelqu’un a besoin de toi." On lui doit, ainsi qu’aux deux amis pompiers, visiteurs réguliers, des moments de grande émotion, d’humour et de poésie.

Et puis, il y a le spectateur qui regarde Amédée se battre courageusement, récupérer un tout petit peu, dire "salut", "merci", être aux prises avec sa voie intérieure ou son double, sans savoir vraiment, se rendre compte que son corps l’a lâché au point d’être impuissant, sombrer dans la dépression quand la médecine le lâche à son tour, demander à mourir, appeler "au secours"… De quel côté, le spectateur va-t-il basculer ? Du côté de ceux pour qui la vie d’Amédée "est un défi que nous ne devions pas relever" ? Ou du côté du capitaine des pompiers, homme rustre et blasé, ému jusqu’aux larmes par les petites bulles de sang, souffle de vie, échappées de la bouche du jeune homme tout juste après l’accident ? "Je veux lui montrer comme c’est beau et fragile, comme c’est précieux."

Servi par un texte fort, parfois cru, une mise en scène originale, dépouillée et efficace, des acteurs tous excellents, Amédée participe à sa manière au débat sur la fin de vie. On sort époustouflé par tant de talent, et profondément secoué, on repart presqu’en silence. Quelques minutes plus tôt, avant les applaudissements, le même silence régnait dans la salle. Et l’on hésitait soi-même à joindre les mains, partagé entre le souhait de féliciter les acteurs et l’indécence d’applaudir la mort, le handicap, la désespérance. Seul le grand théâtre sait nous pousser à de tels questionnements.

Florence Chatel

Ombresetlumiere.fr – 1er octobre 2013

Amédée, jusqu'au 26 juillet 2015, Festival Off d'Avignon, à 13h45 au Théâtre de l'Entrepot.

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