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Pour Sabine d'Halluin, fondatrice de la Compagnie Les Toupies : "Le handicap vient bousculer nos représentations de l’art, de ce qu’il doit être." © Compagnie Les Toupies 2015 / Thibault Sallé

Pour Sabine d'Halluin, fondatrice de la Compagnie Les Toupies : "Le handicap vient bousculer nos représentations de l’art, de ce qu’il doit être." © Compagnie Les Toupies 2015 / Thibault Sallé

"Il s’agit de créer à partir du potentiel de chacun"

Comédienne et metteur en scène, Sabine d’Halluin a créé sa propre structure : la Compagnie Les Toupies. Elle revient sur la démarche au cœur de sa pratique artistique avec des personnes en situation de handicap.

Comment avez-vous eu l’idée de créer la Compagnie Les Toupies il y a 20 ans ?

Comédienne de formation, quand j’ai créé ma compagnie, il n’y avait pas de lien avec le handicap bien que j’ai moi-même un frère atteint d’un handicap dont je suis très proche. Ce n’est qu’après une expérience de sept ans d’animation théâtre aux Ateliers Extraordinaires avec des jeunes d’Institut médico-éducatif (IME) à Saint-Germain-en-Laye que j’ai eu besoin de faire se rencontrer, dans ma propre compagnie, les pratiques artistiques et les publics. Mais dans la réalité, nous avons beaucoup plus de personnes handicapées (80%) que de personnes dîtes valides qui suivent nos ateliers… Et nous cherchons sans arrêt des moyens de susciter de nouvelles rencontres.

Sur quelle éthique se fonde votre démarche ?

Nous veillons à ce que le cadre soit bienveillant, à instaurer entre les participants le respect et la confiance mutuelle sans jugement, ni commentaire mais dans un regard positif. Nous cherchons à être à l’écoute du potentiel de chacun et à construire à partir de là. L’objet que nous fabriquons ensemble (spectacle, exposition…) est ce qui nous réunit. A un moment donné, il va être donné à voir et à entendre.

Notre exigence ne va pas porter sur "il faut que ça soit bien lisse, bien beau, bien propre", mais sur l’adhésion au projet des participants, sur leur ponctualité, leur assiduité, leur respect des règles collectives, et la qualité de la rencontre. Si, sur scène, les personnes se sentent en confiance et libres d’être, il se passe toujours quelque chose. Même si c’est du silence qui émerge. Il ne faut pas qu’il y ait de pression de production ni d’efficacité. J’ai vu des spectacles où les personnes les moins handicapées sont sur le devant de la scène tandis que les autres font de la figuration ou sont cachées. Cela me met très en colère. Il y a deux manières de nier l’autre dans la pratique artistique (et dans la vie !) : dire qu’il est génial sous prétexte qu’il a un handicap, ou l’infantiliser et faire de la garderie sans exigence artistique.

Art et handicap, qu’est-ce que cela évoque pour vous ?

Le handicap vient bousculer nos représentations de l’art, de ce qu’il doit être. Et parallèlement, peut-être que l’art vient interroger ce qu’est le handicap. Si l’on en reste à l’esthétique formelle, cela ne fonctionne pas. De même, si l’on arrive avec des projets bien établis, on risque de chercher à formater l’autre pour le rendre le plus normal possible. C’est pourquoi, depuis longtemps, j’ai mis le texte de côté. Il est un matériau parmi d’autres. Eric*, un de nos comédiens, ne retient rien. Nous avons donc créé notre précédent spectacle autour de lui, et du fait qu’il était perdu. A un moment donné, il y avait une porte. Si Eric passait la porte, le spectacle était terminé, s’il ne la passait pas, on reprenait depuis le début le spectacle avec des variantes. Comme nous ne savions pas à l’avance ce qu’il allait choisir, cela demandait une écoute et une vigilance de tout le monde sur le plateau et en régie !

De même, en musique, on peut s’amuser à choisir une chanson et à être bien dans son tempo. Mais cela sera peut être au prix d’un effort terrible qui finalement surlignera le handicap. Bien sûr, il y a un travail technique, de justesse, de rythme, à faire, mais ensuite on va élargir le cadre pour épouser le rythme propre des personnes et alors on va découvrir des décalages, ça va devenir unique ! On va contenir et non faire rentrer.

La pratique d’une activité artistique permet-elle à la personne avec un handicap de révéler davantage son identité ?

Oui. Les éducateurs ou les soignants en sont d’ailleurs parfois surpris ! Je pense à Sandrine qui est en accueil de jour. Toute la journée, elle reste assise et ne parle pas. Dans les ateliers, nous travaillons beaucoup sur l’expression corporelle. Son éducateur s’est ainsi rendu compte qu’elle connaissait très bien son schéma corporel. Je pense aussi à Camille, très polie, qui dit toujours "oui" à tout. Un jour dans une improvisation, elle a crié "non" ! La pratique artistique est un outil de connaissance de soi. On y découvre ce dont on est capable et on y mesure ses limites. Sur scène, la confrontation à l’autre permet aussi de mieux se connaître : où suis-je, où est l’autre, où se trouve notre point de rencontre ?

Qu’est-ce que travailler avec ces personnes vous apporte ?

Les personnes en situation de handicap viennent à nos activités avec un enthousiasme, une adhésion extrêmement valorisantes. Cette reconnaissance me touche et me fait exister. Elles me conduisent à rester vivante, à oser me remettre en question, à accueillir ce qui vient d’elles, le considérer et l’utiliser dans le travail scénique, bref à ne pas me figer.

Propos recueillis par Florence Chatel

*Les prénoms ont été modifiés.

La Compagnie Les Toupies organise à Paris des ateliers hebdomadaires de pratique artistique, des stages sur une journée le week-end, des séjours d’une semaine en résidence. Elle anime deux groupes de création théâtrale : Les Mines de Rien et Les Têtes de l’Art. La Compagnie Les Toupies anime aussi des formations pour des artistes désireux de travailler avec des personnes handicapées ou pour des éducateurs spécialisés qui souhaitent porter une approche artistique dans leurs établissements.

 

Ombres et Lumière n°208

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