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J’ai traversé la dépression

Anne-Sophie, jeune-femme pétillante, mère de famille, connaît une profonde dépression, suite à un choc. Pendant deux ans, elle touche le fond, avant de reprendre goût à la vie.

Le choc d’abord. Violent. Stupéfiant. Inattendu. Ce malheur-là, on ne s’y était pas préparé. L’air manque. Le sol se dérobe. On tombe. C’est peut-être cela d’abord la dépression. Une chute infinie dans un trou noir informe sans pouvoir se retenir. On devient flou. On s’efface. On ne sait plus dire Je.
On souffre. On est rongé de l’intérieur. Le cerveau s’affole. Les pensées ne pensent plus. Tout fuit. On est fragmenté, éclaté, pulvérisé. On ne peut plus lire. Tout pose problème. On ne sait plus décider, choisir, même le plus simple. Salade de tomates ou concombres. On ne sait pas. On va de l’un à l’autre. On est incapable. On s’affole. A peine choisi, on regrette. On est au bord des larmes, pour une salade de tomates.
On ne sait plus rien faire. Une seule certitude, on n’y arrivera pas. Tout devient trop dur, trop lourd, trop compliqué.

Angoisse, médicaments, déréliction

Angoisse. Anxiolytique. Un premier. Un second. Le médecin morigène : "Si vous continuez, il faudra vous hospitaliser. Un troisième. C’est le bon. Il dénoue un peu, très peu, l’étreinte. On respire un tout petit peu mieux, de temps en temps.
On pleure. On pleure parce que ça fait trop mal, parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce qu’ils sont gentils, parce qu’ils sont méchants, parce qu’ils sont indifférents. Les larmes dissolvent les relations sociales. Personne ne veut de quelqu’un qui pleure sans pouvoir s’arrêter. "Allez ! Un peu de dignité, que diable. Secoue-toi !" Des amis disparaissent, d’autres se révèlent. Ils téléphonent, viennent vous chercher, vous portent à bout de bras. Incroyablement patients, ils acceptent que vous ne soyez plus vous-mêmes, écoutent, inventent des choses nouvelles.
On n’est plus chez soi, nulle part, même à la messe. On ne sait plus les prières, on reste affalé sur sa chaise tout l’office ou à genoux la tête appuyée sur la chaise de devant. On n’est pas mal dans la pénombre. On s’est traîné pour communier, humblement. Un sacrement de pauvre.

Tout au fond, un petit roc

Psychothérapie. On se redresse un peu. Les antidépresseurs font un petit matelas entre vous et le reste. Un an et demi. On relève un tout petit peu la tête. On a de nouveau un corps. On pleure moins. On peut enchaîner deux actions à la suite. On peut dire "peut-être" ou même "oui" ou "non" si on vous invite.
On a beaucoup parlé. Trop. On a reçu beaucoup de conseils, trop. On aspire au silence. Quinze jours seule dans un monastère, on entre dans le silence comme dans une eau profonde. On est un grand brûlé dont on change les pansements dans l’eau. Les religieuses vous sourient, vous portent du regard, vous offrent un espace dans leurs yeux. A l’oratoire, on se blottit, se recentre, s’enfouit. On descend en soi. Il est là. On peut s’avancer avec Lui, descendre au plus profond. Il ne reste rien. Rien de ce qu’on croyait être. Et puis, là tout au fond, un petit roc, solide. Il me reste moi. Et qu’Il existe. On y prend appui. Le cœur s’apaise.

On redevient présent

Août, à la plage. Le soleil éclate, la mer scintille, vos voisins n’arrêtent pas : "C’est incroyable, ce qu’il fait chaud ! Tu ne te baignes pas ?" D’un coup, on en prend conscience. On a froid sur cette plage de méditerranée. On voit le soleil, on sait qu’il fait chaud, mais on ne le sent pas. On sait qu’on aime ces amis-là, mais on ne le sent pas.
On va mieux quand même, on est capable à nouveau de penser : "Ce n’est pas parce que je ne les sens pas que le bien, le beau, le bon n’existent pas." On décide de louer, de remercier, de bénir pour ce qui est bon. "Merci pour le soleil, pour les gens qui s’aiment, pour ceux qui ne sont pas seuls. Je te bénis pour ces choses bonnes qui viennent de Toi." Bénir redresse, met la tête hors de l’eau, porte. On peut lire de nouveau, écouter de la musique.
Deux ans. Le brouillard noir se déchire, se troue de bleu, s’effiloche. Les proportions s’inversent. Le clair envahit peu à peu l’espace.
On est à l’air libre, on respire, on renaît.

Anne-Sophie Constant, Ombres et Lumière n°162

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