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"Je cherchais à protéger ma mère"

Aurélie Marchal a grandi avec une maman atteinte de troubles bipolaires. De leur relation douloureuse et compliquée, elle a tiré un livre autobiographique: "D’un soleil à l’autre" qui vient de recevoir le prix "Coup de coeur du jury" OCIRP Handicap. Elle nous explique comment, prise dans un chaos d’émotions, elle a pu tracer sa route.

Pourquoi avez-vous écrit D’un soleil à l’autre ?

J’ai grandi avec une mère en dépression chronique – ce n’est qu’il y a trois ans que le diagnostic des troubles bipolaires a été posé. A la naissance de mon premier fils, j’ai vraiment ressenti un immense manque de mère et j’ai peu à peu pris conscience de tout ce dont j’avais manqué et de l’ampleur de mon traumatisme.

Un jour, dans un livre que j’avais acheté pour mes enfants, je suis tombée sur une histoire qui m’a mise en colère : c’était l’histoire d’un lapin qui ne voulait pas aller voir son papa dépressif ; le jour où finalement il décidait d’y aller, son père parvenait à guérir. C’est complètement faux ! Comment peut-on placer l’enfant dans une telle toute puissance ? J’ai alors décidé d’écrire mon histoire avec une fin différente. C’est un livre thérapeutique. Je l’ai écrit aussi pour mes enfants et mes frères. Mais mon livre s’adresse également à des enfants et à l’enfant intérieur d’adolescents et d’adultes. Je souhaite donner un sens à ma souffrance et à mon parcours en aidant les enfants qui ont eux-aussi une mère malade à trouver leur chemin vers le bonheur.

Qu’éprouviez-vous enfant ?

Au départ, ma mère était mon soleil. Un soleil qui se ternissait : dans ma tête de petite fille, elle était surtout malheureuse. J’étais triste et je cherchais à la protéger. Parfois elle allait mieux et je pensais que c’était grâce à moi, mais en réalité c’était grâce à son traitement. Au fur et à mesure, nos rapports se sont inversés : je suis devenue en quelque sorte la maman de ma mère… Je la prenais en charge émotionnellement et matériellement, je la réconfortais et je m’occupais de la maison. J’éprouvais aussi de la honte qu’elle ne soit pas "normale". Adolescente, je ne voulais jamais inviter d’amis à la maison. Plus tard, je n’arrivais pas à la présenter à l’homme que j’aimais. J’en avais trop honte. En grandissant, cette tristesse et cette honte se sont mues en colère, en culpabilité, et en angoisse – par exemple, celle de devenir comme elle, et celle, encore plus forte, que mes enfants soient malheureux comme elle. A un moment, je ne supportais plus de la voir : quand elle était mal, j’étais trop triste pour elle ; quand elle était en phase maniaque, elle me mettait en colère ; et quand elle allait mieux, je reprenais espoir, ou je me culpabilisais d’être "une mauvaise fille" qui l’avait mise à distance. Mon compagnon, des psychologues et des psychiatres pratiquant notamment l’Intégration du Cycle de Vie – une méthode pour soigner des traumatismes inscrits dans la durée –, m’ont aidée à m’en détacher peu à peu.

Qu’est-ce qui vous a encore aidé sur ce chemin de vie ?

Contempler ce qui est beau m’a toujours aidée. Je suis attachée aux couleurs et aux beaux objets qui me font oublier la souffrance. Ils sont stables et ne déçoivent pas. Avoir des choses harmonieuses autour de moi me réconforte. J’ai grandi avec beaucoup d’autonomie, j’ai appris très tôt à être libre. Mais à force de penser à ma mère et, non à moi, je ne savais pas ce que j’aimais ni ce que je voulais faire. Je me suis laissé porter par le courant. Insatisfaite de ma destination, j’ai repris des études et j’ai inventé mon métier : j’aide des entreprises à se réorganiser pour être plus humaines et performantes, et pour cela, je travaille avec des designers qui ne sont pas que des dessinateurs de beaux objets mais aussi des inventeurs de solutions humaines, pertinentes et porteuses de sens.

Mais surtout, mon père a été mon pilier. Nous ne nous parlions pas beaucoup, mais il avait une présence rassurante très forte. Il est mort d’un cancer quand j’avais 17 ans. Ma grand-mère qui habitait dans le même village m’a aussi beaucoup aidée. Elle est rayonnante, pleine de vie. D’ailleurs elle vient de fêter ses 96 ans, elle en parait à peine 80 et elle a toujours son regard malicieux. Tous les deux ont été pour moi d’autres soleils. Mes quatre tantes aussi. C’est ce que je souhaite dire dans ce livre : l’importance de trouver du réconfort auprès d’autres adultes, puis de se trouver soi-même, pour pouvoir ensuite rayonner sur ceux qu’on aime.

Propos recueillis par Florence Chatel, ombresetlumiere.fr - 9 mai 2016

Le livre a reçu le 6 juin 2016 le prix "Coup de coeur du jury" OCIRP Handicap mais Aurélie Marchal est toujours à la recherche d’un éditeur. Pour le recevoir en PDF, pour 8 euros : aureliemarchal@hotmail.com

Retrouvez le dossier "Enfant de parent handicapé. Un héritage particulier" : Ombres et Lumière211

 

 

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