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Je suis en rage d’accusation

Philippine est née polyhandicapée. Ce n’est qu’après plusieurs années que Sophie Lutz, sa maman, prend conscience de l’ampleur de sa culpabilité.

 

Qui est coupable ?

Ma fille est handicapée. Qui est coupable du mal qui me touche ? J’ai besoin de savoir qui il est, car j’ai quelques comptes personnels à régler avec lui. Quelques bons avocats seront nécessaires car je suis en rage d’accusation !

Voilà c’est dit. Maintenant, je dois avouer que cette recherche du coupable est douloureuse, fait des dégâts, et que je voudrais sortir de ce tribunal intérieur. Ce désir est récent, car ma prise de conscience est récente. Depuis quelques mois, il me faut reconnaître que le ménage en moi est nécessaire. Voici quelques facettes de ce que je peux en dire aujourd’hui.

Quand j’ai appris le handicap de Philippine pendant la grossesse, j’ai assez vite cherché quelle imprudence j’avais peut-être faite pour provoquer une telle catastrophe. Tel médicament que j’avais pris, telle frayeur ressentie. Ou alors, peut-être étais-je trop fatiguée ou trop carencée pour concevoir et porter un enfant. Avions-nous été irresponsables ? Je me suis même remémoré une dispute de couple, en me demandant si notre désaccord ne m’avait pas ébranlée assez profondément pour que mon bébé en souffre. Subtile manière d’accuser mon mari. La recherche du coupable a donc été présente en moi dès le début et elle est venue s’installer au cœur de notre couple et de ma maternité. Tentative vouée à l’échec de refaire le cours des événements pour maîtriser le mal, ou pour se prouver qu’il aurait pu être évité. J’ai assez vite caché toutes ces choses inquiétantes sous des convictions simplistes. Je me suis convaincue rationnellement que je n’étais pas coupable, ni personne, ni surtout Dieu qui est bon. Mon acceptation de la souffrance était sans doute teintée de volontarisme ou de dolorisme. Elle a été progressivement ébranlée.

 

Je ne peux ni empêcher ni réparer le mal

Récemment, mon fils, qui a une très mauvaise vue et des troubles moteurs, onze ans, me dit, les larmes aux yeux : "Maman, j’aimerais que tu me re-fabriques sans mes problèmes." Il a ajouté : "Je sais que ce n’est pas possible."  Ces paroles m’ont plongée dans la réalité de mon sentiment de culpabilité : j’ai mal fabriqué Pierre, j’ai encore plus mal fabriqué Philippine. Le petit chemin, suggéré par mon garçon, pour sortir de ce sentiment d’auto-accusation, est d’accepter mon impuissance. Je ne peux pas maîtriser la vie. Je ne fabrique pas mes enfants, je leur transmets la vie et je les reçois tels qu’ils sont.

Mais il y a encore une étape à franchir, qu’un autre événement m’a révélée : non seulement il me faut admettre que je ne peux pas empêcher le mal, mais je ne peux pas non plus réparer le mal qu’ils subissent, ni dévier le mal. Philippine a subi, il y a quelques temps, une intervention chirurgicale qui s’est mal passée. Quelques jours après, je me suis mise à présenter les mêmes symptômes qu’elle, comme si mon corps voulait prendre son mal ou le porter à sa place. Cela m’a tellement choquée que je suis rentrée dans la révolte. Constater que la culpabilité pouvait m’emmener si loin m’a fait sortir de mes gonds. Je me suis retournée contre Dieu. Cela ne suffisait donc pas que mes enfants soient abîmés ! Voilà que la culpabilité m’amenait à me détruire moi-même. Alors pendant des semaines, je m’en suis prise à Dieu. Et moi qui pensais avoir atteint un certain consentement à l’épreuve, je me suis débattue, je ne pouvais plus accepter cette réalité du handicap, je voulais faire écran entre Philippine et ce mal qui la touche. Brusquement, c’était comme si accepter le handicap de Philippine équivalait à la trahir. Je me gonflais de colère en disant à Dieu : qu’est-ce que tu fabriques ? Ne vois-tu pas ce qui nous arrive ? Je ne veux plus être gentille, tu vas m’entendre ! Je n’arrive plus à te faire confiance, ni à te prier, mais tu vas quand même m’entendre crier, à défaut d’autre chose. Le contact n’est pas rompu entre nous, Seigneur, mais attends-toi à prendre quelques coups, parce que ça ne peut plus aller. Moi, qui pendant huit ans n’avais pas connu la révolte, la jugeant inutile et fatigante, voilà qu’elle a jailli en moi avec violence, semant beaucoup de désarroi. Je me suis sentie comme Job sur son tas de fumier, et même parfois comme l’enfant prodigue parti très loin, parce que décidément le Père ne comprend rien…

 

Me faire toute petite

Je me demandais comment sortir de cet état si douloureux. Ma première tentative a été une frénétique recherche intellectuelle sur les causes du mal. J’ai compris au bout d’un moment que cela n’aboutirait pas et que je devais renoncer à comprendre, que je devais renoncer à trouver un coupable sur lequel m’acharner. Cela me demande une attitude d’humilité qui me coûte beaucoup. Je vois que le seul moyen de sortir du cercle vicieux de la culpabilité destructrice est non pas de me gonfler de colère mais de me faire très petite, en reconnaissant que je ne peux pas maîtriser ma vie, ni celle de mes enfants, que je ne suis pas toute-puissante. Pour cela, il ne me suffit pas de m’en convaincre intellectuellement, car cela ne me donne pas la paix. Pour que cela irrigue ma vie, j’ai besoin de vivre ce renoncement dans une démarche spirituelle. Je vois bien que je ne trouve pas l’humilité par ma démarche intellectuelle et que j’ai besoin de retrouver la douceur de Dieu pour ne pas errer toute seule dans mon impuissance. J’ai besoin de la sollicitude et de la consolation de mon Dieu.

Je continue de chercher l’équilibre. J’ai besoin de trouver comment vivre la souffrance sans dolorisme, mais aussi sans révolte. Le piège de la culpabilité avec son goût de mort se retrouve dans les deux excès. J’ai expérimenté que dans une acceptation simpliste de la souffrance (que j’appelle dolorisme), je me fais du mal à moi-même. Et j’ai vu aussi que dans la révolte, les raisons de vivre sont emportées comme des fétus de paille, et que la tristesse et le goût de la mort envahissent tout.

Les récents drames de mamans qui en sont venues à supprimer leur enfant lourdement handicapé m’ont profondément interpellée, me montrant un miroir de moi-même dans vingt ans et me présentant le défi de chercher et de trouver l’équilibre, pour tourner le dos aux instincts de mort de la culpabilité et choisir la vie toujours malgré tout. Et accepter que tout ce travail intérieur prenne du temps, car il est subtil et existentiel.

 

Retrouver une maternité plus juste

Et les jours passent… Parce qu’il en faut du temps pour se calmer, pour se taire et écouter à nouveau, pour voir. Finalement, au cœur de tout ce combat intérieur au sujet du mal et de la culpabilité, c’est mon amour de maman qui est questionné. La culpabilité m’a entraînée dans un amour qui n’était plus juste. Comme c’est douloureux à reconnaître. Il est si naturel de vouloir tout donner à son enfant en difficulté. On se dit qu’on va tellement l’aimer que peut-être il souffrira moins. Et on en arrive sans s’en rendre compte à un amour fusionnel. On essaie de sauver son enfant du mal, et on finit par se faire du mal à soi-même, et on ne répare rien du tout.

La délivrance ne commence vraiment que lorsque j’accepte de bien distinguer à nouveau ma vie et celle de Philippine, ma vocation et sa vocation. J’accepte à nouveau que Philippine soit ce qu’elle est, avec ses difficultés à elle, qui ne sont pas les miennes, avec son secret qui la rend belle. J’essaie de regarder les belles choses qu’elle réalise autour d’elle, et non pas seulement les galères qu’elle endure. Je regarde sa place unique, irremplaçable dans ce monde, indépendamment de moi. Cette perspective est tellement plus vaste et belle que la cage étroite du mal qui déforme tout. Je respire déjà mieux.

La délivrance continue dans l’approfondissement de ce qu’est la vraie maternité, débarrassée de la peur, de la fusion, de la toute-puissance. Je sais que l’issue se trouve dans un amour purifié, qui laisse l’autre être lui-même, avoir une vie propre, un chemin unique, beau, qui n’est pas le mien. Je sais si mal être mère que je me suis demandé : où trouver les bons conseils, un modèle, un guide ? Tout à l’heure, j’ai dit le chapelet en regardant comment Marie dans chaque mystère accepte calmement d’être détachée de Jésus. Elle m’a beaucoup appris la Bonne Mère. Sur l’amour vrai.

Sophie Lutz, Ombres et Lumière n°167

auteur de Philippine - la force d’une vie fragile, 2007, Ed. de l’Emmanuel, 12 euros.

 

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