Sur le même sujet

"Avant seize ans, on ne voit pas encore les pathologies de l’âge adulte, les schizophrénies précoces sont rares", rappelle le psychiatre Philippe Cléry-Melin.©Dubova/Fotolia

"Avant seize ans, on ne voit pas encore les pathologies de l’âge adulte, les schizophrénies précoces sont rares", rappelle le psychiatre Philippe Cléry-Melin.©Dubova/Fotolia

L’adolescence, une période de remaniement psychique

Alors que les semaines d'information sur la santé mentale consacrées cette année à la santé mentale des adolescents viennent de s'achever. Philippe Cléry-Melin, psychiatre, souligne la différence entre la souffrance propre à l’adolescence et les troubles psychiatriques qui peuvent se déclencher à ce moment-là.

Comment distinguer la souffrance propre à beaucoup d’adolescents de la véritable maladie psychique…

Comme l’adolescence est une période de changement, elle va être pour beaucoup de jeunes une période de souffrance psychique. Cela ne nécessite pas forcément de consulter un psychiatre. Il y a une différence à faire entre les troubles psychiatriques avérés et la souffrance psychique. Le trouble psychique avéré relève de la pathologie psychiatrique. Il touche un ado sur huit. Ce qui est énorme. Il s’agit des troubles anxieux, des troubles des comportements alimentaires (anorexie), des troubles de l’humeur (comme la dépression, les troubles bipolaires, la schizophrénie, les troubles de conduite). La spécificité de ces troubles en dehors de leur fréquence, est leur gravité. Ce sont des troubles aigus, très spectaculaires souvent. Il est important de noter qu’ils ne sont peut-être pas chroniques. J’ai remarqué que plus les troubles sont spectaculaires, meilleur est le pronostic. Une bouffée délirante aiguë peut rapidement régresser et disparaître. En revanche, celles qui mettent beaucoup de temps à régresser s’inscrivent souvent dans un contexte qui n’est pas très bon : un certain repli sur soi, une tendance à l’ésotérisme, une évolution vers une secte. Les choses ne reviendront pas complètement dans l’ordre. Il restera des éléments de délire, assez caractéristiques de l’entrée dans la schizophrénie.

Pourquoi à l’adolescence ?

L’adolescence est une période de remaniement tant sur le plan physique, psychologique que sociologique. L’adolescent est souvent troublé. Il devient émotif, fragile, avec des tendances dépressives ou l’apparition d’une anxiété qui peut évoluer jusqu’à l’anxiété pathologique. C’est également une période de transformation sur le plan neurologique. On considère aujourd’hui que les troubles psychiques qui peuvent se manifester sont liés à des prédispositions neurogénétiques. Je m’explique : jusqu’à l’adolescence, le cerveau psychique se développe d’une manière linéaire. A l’adolescence, il traverse un certain nombre de remaniements. Il y a comme une sorte de refonte neuronale, de restructuration des neurones – certains vont disparaître pendant que d’autres vont s’étendre. Dans cette transformation, certaines anomalies pourraient constituer le point de départ de troubles psychiatriques majeurs qui vont accompagner l’individu toute sa vie. Jusqu’à seize ans, on voit des pathologies comme l’autisme, des psychoses infantiles, c'est-à-dire les troubles résurgents de l’enfance et des problématiques génétiques apparues très tôt dans la petite enfance. On voit aussi des "dys" – dyslexie, dyspraxie… – et des troubles du comportement, comme ceux des "petits casseurs", des jeunes violeurs, des comportements agressifs, d’asociabilité précoce qui tiennent souvent compte aussi de l’environnement familial et social. Avant seize ans, on ne voit pas encore les pathologies de l’âge adulte, les schizophrénies précoces sont rares.

Quand faut-il consulter ?

Des signes peuvent alerter comme l’inversion du sommeil lorsque les jeunes se couchent et se lèvent très tard, ou un comportement singulier évoqué plus haut : repli sur soi (ou sur l’ordinateur), ésotérisme, grandes interrogations mystiques, intérêt pour les livres de fiction, de BD un peu surréalistes. Tout ce qui constitue une distorsion par rapport à la réalité – des raisonnements qui ne démontrent rien, la complexité d’un discours qui devient de plus en plus hermétique à l’entourage –, des comportements d’émotivité, d’agressivité, d’excitation, l’usage de toxiques – alcool, cannabis… –, des actes de plus en plus inquiétants, incompréhensibles… Le résultat, c’est la faillite scolaire et les troubles d’adaptation : le jeune n’a plus de copains, les sanctions scolaires pleuvent, sans qu’il ait une perception de la gravité, ni de son avenir. Ces signes prédictifs sont décelés rétrospectivement par les parents et souvent trop tardivement. En effet, souvent perdus et encore fusionnels avec leur enfant, il ne leur est pas facile d’amener leur enfant chez le psychiatre, démarche qui a un côté humiliant et inquiétant. Et les généralistes ne les y encouragent pas assez. Pourtant, plus tôt l’adolescent sera pris en charge, plus il aura de chance de s’en sortir.

Propos recueillis par Caroline de La Goutte

Ombres et Lumière n°164

Du 16 au 29 mars 2015, Les SISM proposent partout en France des événements et conférences sur la santé mentale des ados.

 

Pour aller plus loin

A voir aussi