Sur le même sujet

L'anorexie est le symptôme d'un malaise plus profond. © Thinkstock

L'anorexie est le symptôme d'un malaise plus profond. © Thinkstock

L’anorexie ou la fascination pour la maigreur

Charlotte a 17 ans lorsqu'elle tombe dans l'anorexie. Une entreprise de destruction qui la coupe peu à peu de tout. Aujourd'hui sortie d'affaire, elle raconte sa lutte : un chemin à la rencontre d'elle-même.

Cela faisait des années que je me sentais mal dans ma peau, un peu trop ronde. Un soir, un ami a plaisanté à propos d'un soi-disant bourrelet. Sur le moment, j'ai feint de n'être pas vexée mais, au fond de moi, j'ai pris la résolution de maigrir. Dès le lendemain, j'ai considérablement réduit les portions de nourriture, excluant les viandes rouges, les féculents, le sucre et le gras. En moins de deux semaines, j'avais perdu sept kilos. De 54 kilos pour 1,63 mètre, je suis passée à 47 kilos.

 

Mon corps, cet instrument

Etant complexée depuis longtemps, j’avais développé une sorte de fascination pour la maigreur, une forme d’idéal esthétique. Je savais que ma manière de maigrir n’était pas naturelle ni saine, mais j’avais surtout le sentiment de contrôler les choses. Je faisais de mon corps un instrument dont j’étais le maître. Mon estomac réclamait à grand cri

d’être nourri, mon ventre me faisait mal, je manquais de force et quand il m'arrivait de manger, j'avais envie de vomir.

Tout est allé lentement et sournoisement. Les douleurs s'estompaient avec la joie que me procurait le fait de maigrir. Je jubilais, j'avais l'impression de changer ma vie, d'être plus belle, bien que je me sente encore grosse. Peu à peu le contrôle de mon corps m'échappait. Ce n'était plus moi qui décidais de mon quotidien, mais mes émotions. Je riais, je pleurais, j'angoissais presque en permanence et ne pouvais plus suivre les cours du lycée. Je manquais terriblement de confiance en moi et m'énervais pour un rien. Je pesais à peine 43 kilos, on voyait mes os et mes muscles sous mon torse, dans mon dos, mais je continuais à percevoir de la graisse superflue entre mes cuisses, sous mes bras. Plus j'ai avancé dans l'anorexie et moins je me suis vue telle que j'étais.

 

Un malaise plus profond

Mon entourage ne s'est pas tout de suite rendu compte de l'ampleur de ma détermination. Au début, tous considéraient que c'était normal à mon âge de vouloir perdre un peu de poids. Certaines amies commençaient même à m'envier. Et j'avais le chic pour méprendre les gens, faisant semblant de manger à table et dissimulant les aliments dans une serviette. Au bout d'un certain temps, mes parents sont quand même devenus plus suspicieux. Ils ont commencé à me servir automatiquement, à faire des réflexions. Mais je voulais maigrir, à tout prix ! Je me sentais épiée, suspectée. S'il m'arrivait d'avoir envie de craquer pour un plat, le regard de mes parents me coupait définitivement l'appétit. Et lorsque je n'ai pu trouver de moyen d'échapper au repas familial, je me suis mise à vomir. Mon père m'a prévenue qu'il ne serait jamais complice de cette situation et m'a menacée de m'envoyer à l'hôpital.

J'ai été prise en charge par le Professeur Jeammet de l'Institut Mutualiste de Montsouris à Paris. Après un entretien, j'ai été pesée. Je voyais le professeur une fois tous les dix jours et, en parallèle, je commençais une psychothérapie. Le problème, c'est que la psychothérapie vous fait comprendre que l'anorexie n'est que la résultante d'un malaise plus profond. Comprendre pourquoi vous vous sentez mal, coupable, malheureux, etc., ne vous aide pas sur le moment à vous libérer de vos angoisses. D'où la nécessité d'un travail sur du long terme.

Mes crises d'angoisse se manifestant de plus en plus, j'ai été mise sous anti-dépresseurs et anxiolytiques. Au moins je ne pleurais plus sans cesse et étais capable de sortir dans la rue et de voir des amis. Mais la souffrance n'a pas disparu pour autant et j'ai tenté de me suicider en avalant tous les cachets restants de ma plaquette. Après cela, les médecins ont stoppé les traitements lourds et m'ont donné des pilules à base de plantes. Mais j'étais en manque. Je me suis parfois comportée en véritable toxicomane, mettant l'appartement sens dessus dessous pour retrouver des cachets égarés ou cachés par ma mère.

 

Le choix d'affronter la vie

A deux reprises, les médecins ont jugé nécessaire que je sois hospitalisée ; maintenant je les comprends ! En étant coupée du monde extérieur, j'ai pu souffler. J'étais dans une révolte entière, agressive avec le personnel soignant car je savais que les médecins voulaient me faire grossir. Mais quelque part, il y avait une reconnaissance de ma souffrance et cela me soulageait.

L'année d'après, je suis revenue à Montsouris, bien plus mal que la première fois. J'ai eu cette fois le sentiment de pouvoir faire un choix : le choix d'être malade et malheureuse toute ma vie, ou le choix d'affronter la vie et de me battre pour que la mienne me convienne. Pour autant, il n'a pas suffi que je prenne cette décision pour que les choses rentrent dans l'ordre. A la même époque, ma mère m'a proposé des médecines douces. Je crois que c'est la multiplication des types de soins qui m'a permis d'avancer, et qui a fait que je n'ai jamais cessé de me battre, même lorsque je n'y croyais plus.

J'ai eu la chance d'être très entourée tout au long de ma maladie. Par mes parents et ma mère notamment qui m'a été totalement dévouée et sans qui je n'aurais peut-être pas guéri aussi vite. Elle rentrait déjeuner aussi souvent que possible et se libérait de toute contrainte pour m'accompagner aux rendez-vous médicaux. Elle m'a écoutée, gâtée à certains moments parce qu'elle voulait me voir sourire, et soutenue dans mes projets scolaires afin que je ne perde pas pied. Mon père, ma sœur, mon frère, ont pris sur eux comme jamais. Ils ont tout fait pour que je ne sois pas blessée, ils m'ont engueulée lorsque je dépassais les limites mais ils ne m'ont pas jugée. L'amour et la solidarité sont les deux éléments qui m'ont sauvée. Personne autour de moi n'a cessé de croire à ma guérison, mais chacun a lutté pour retrouver la jeune fille gaie et extravertie que j'avais été.

Je suis aujourd'hui sortie d'affaire. Avec des rechutes, j'ai fini par reprendre mes kilos, par les accepter, et par profiter des instants heureux de la vie. J'ai des perspectives d'avenir alors qu'il y a quelques années encore, je me pensais incapable de vivre.

 

Charlotte

Tout le dossier Les faims cachées de l'anorexie : Ombres et Lumière n°158

 

 

Pour aller plus loin

  • Chère anorexie

    Un documentaire mène l’enquête sur l’anorexie et permet de mieux comprendre comment des jeunes filles, et de plus en plu

  • "Votre fille a perdu la raison"

    Sans dire son nom, la maladie psychique s’installe chez Marie, vingt-trois ans, promise à la réussite.

A voir aussi