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® DR pour Ombres et Lumière

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La dépression, une avancée en eau profonde

Parker J. Palmer est marié et père de famille. A deux reprises autour de la quarantaine, il vit une profonde dépression et passe des mois interminables dans la déréliction. Heure après heure, jour après jour, il lutte contre le désir de mourir, pour enfin choisir la vie.

Au cœur de ma dépression, j’étais à peine capable de remarquer qui était près de moi ou qui n’était pas là. Malgré cela, mes souvenirs les plus précis pendant cette période concernent les gens qui sont venus me voir. La dépression est le stade ultime de la déconnexion, à trois niveaux :

- entre les autres et soi-même. Elle prive des relations qui font la trame de la vie de tout être vivant. Je ne veux pas faire preuve d’ingratitude envers mes visiteurs. Ils voulaient tous bien faire, et d’ailleurs ils faisaient partie des rares personnes qui ne cherchaient pas à m’éviter. Mais, en dépit de leurs bonnes intentions, comme les consolateurs de Job, leur sympathie me poussait encore plus au désespoir.

- entre l’esprit et les sentiments. Certains visiteurs, pour me remonter le moral, disaient : "Il fait un temps magnifique. Pourquoi ne pas sortir profiter du soleil et regarder les fleurs ? Sûrement ça te ferait du bien." Cela ne faisait que me déprimer encore plus. Intellectuellement, je savais qu’il faisait un temps magnifique, mais j’étais incapable de sentir cette beauté à travers mes sens, dans mon corps.

- entre l'image qu'on a de soi et notre masque extérieur. Certains me disaient :"Mais tu es un type tellement bien, Parker. Tu parles et tu écris si bien, et tu as aidé tant de gens."Ce rappel me plongeait dans le gouffre qui existait entre cette "bonne" personne et la "mauvaise" personne que je croyais être. Je pensais : "S’il pouvait voir mon vrai moi, il me rejetterait immédiatement." D’autres commençaient par dire : "Je sais exactement ce que tu ressens..." Quel que soit le réconfort ou le conseil qu'ils voulaient m'apporter, je n'entendais rien au-delà de ces premiers mots, parce que je savais que ce n'était pas vrai : personne ne peut faire pleinement l'expérience du mystère de l'autre.

Inutile, impuissant, mon ami était là

Une des choses les plus difficiles, c'est d’être présent à la souffrance d’un autre sans essayer d'y porter remède, simplement se tenir avec respect au bord de son mystère et de sa misère. Etre là, se sentir inutile et impuissant : exactement ce que ressent la personne déprimée.

Quelques personnes, famille et amis, ont eu le courage d’être avec moi simples et efficaces. En particulier un homme qui, après m'en avoir demandé la permission, s'arrêtait chez moi tous les soirs, m'installait sur une chaise, s’agenouillait devant moi, m'enlevait mes chaussures et mes chaussettes, et pendant une demi-heure tout simplement me massait les pieds. Il avait trouvé le seul endroit de mon corps où je pouvais encore ressentir quelque chose. Il parlait très peu, ne donnait jamais un avis, mais simplement constatait mon état. Il disait : "Je sens que c'est difficile aujourd'hui" ou "on dirait que tu vas un peu mieux". Je ne pouvais pas toujours répondre, mais ses paroles m'aidaient beaucoup : elles m’assuraient qu’il y avait au moins une personne pour qui je comptais. Je revivais, au milieu de cette épreuve où je me sentais annihilé et invisible. Cet ami n'a jamais essayé d’envahir mon misérable espace intérieur avec des conseils ou des paroles de réconfort inutiles. Il était simplement là ; avec son respect pour moi et mon cheminement – et le courage de l’accepter – il me montrait ce dont j'avais moi-même besoin pour survivre. Je comprends mieux maintenant comment Dieu est présent à une personne qui souffre : Il ne nous guérit pas mais nous donne la force, en souffrant avec nous. En nous tenant avec respect et fidélité au côté d’une autre solitude, nous pouvons être le médiateur de l’amour de Dieu pour celui qui a besoin de quelque chose de beaucoup plus profond que ce que peut apporter un simple être humain. J’ai reçu un signe de cet amour, pendant ma première dépression, quand, une nuit où je ne pouvais dormir, j’ai entendu une voix dire simplement et clairement "je t’aime, Parker". Ces paroles venaient silencieusement de l’intérieur ; elles ne pouvaient pas venir de mon ego, trop rempli de haine de lui-même pour les prononcer. Cela a été un moment de grâce inexplicable – mais j’étais si profondément dévasté par la dépression que j’ai chassé ce souvenir. Pourtant ce moment m’a marqué : mon rejet d’un tel cadeau montrait à quel point j’avais terriblement besoin d’aide. Admettre que j’avais besoin d’une aide médicale n’a pas été facile…

Parker J. Palmer

Ombres et Lumière n°162

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