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La révolte d'un papa

Profondément meurtri par la trisomie de son fils Xavier, Gérard relit les quinze dernières années de sa vie : une paternité blessée où souffle un vent de renouveau.

Pendant qu’Alix, ma femme, se reposait après l’accouchement, je suis allé téléphoner à mes parents pour leur annoncer avec joie qu’ils avaient enfin un petit-fils et donc que la lignée continuait. Je leur apportais ainsi un brin d’éternité et à moi-même, l’immense bonheur d’avoir réussi face à ma destinée. Je me souviens de ce moment comme celui de mon dernier bonheur total... Rien ne m’avait préparé à vivre la catastrophe qui allait suivre.

Mon fils, mon échec

Quand je retrouvais Alix le lendemain à la maternité, elle était en larmes, sans le bébé à ses côtés. Un toubib était venu lui décrire les signes cliniques prouvant à 99,9% que Xavier était trisomique. Pour nous laisser un brin d’espoir, il avait ajouté que le statut de Xavier serait ferme et définitif après détermination du caryotype. Alix s’était retrouvée toute seule face à cette terrible annonce avec le poids supplémentaire de me l’annoncer. Le monde s’effondrait… Quand je suis monté voir Xavier, toujours en couveuse, mon attitude a changé du tout au tout : hier, mis sur un piédestal car c’était LE fils tant attendu, il devenait soudain le symbole de mon échec, qu’il me fallait "éliminer". Oui, cette envie se présenta à moi : j’étais seul face à lui, il me suffisait de serrer ce cou et tout serait fini… mais tout était déjà fini ! Le week-end qui suivit, un sentiment de rejet grandissant me gagna. Au point que je ne voulais pas qu’Alix revienne de l’hôpital avec le bébé. Mais comme tout allait bien, ou plutôt qu’il n’y avait aucune thérapie pour enlever cette "saleté de trisomie", ils sont rentrés tous deux à la maison et moi j’ai commencé à partir… Un mois plus tard, après avoir bassiné les oreilles du "Très-Haut" de multiples neuvaines, messes et supplications pour faire que le 0,1% de chance qui subsistait d’éviter le handicap arrive, le miracle n’est pas tombé du ciel. Au contraire, un autre toubib nous a dédaigneusement répondu que c’était du 100% trisomique. Aujourd’hui encore, je me revois rentrer à la maison et foncer dans la chambre vomir toutes les larmes de mon corps.

Quinze ans de non-vie

J’ai réagi de la plus terrible des façons : plusieurs fois l’envie de mourir, d’éliminer mon fils, de tout quitter me gagnait. Moi qui aimais tant la vie, je n’attendais plus qu’une chose : en finir avec cet enfer. J’ai alors pris mon travail comme planche de salut car c’était la seule chose qui pouvait encore m’apporter un peu de fierté et prouver, en ramenant plein de sous à la maison, que malgré mon immense peine, j’aimais ma femme et mes enfants. A la maison, la tristesse avait remplacé la joie. Il n’y avait plus qu’un père polarisé sur son boulot et une mère dévouée corps et âme à ses enfants. La douleur de ma femme n’était sûrement pas moindre mais sa réaction était inverse de la mienne. Ces oppositions ont provoqué bien des rancœurs et des souffrances, nos chemins s’écartaient, irrémédiablement. Cette non-vie a duré presque quinze ans. J’attendais que l’on me sorte de cet enfer. Quand j’y repense, beaucoup de personnes ont essayé, ma femme en premier lieu, mais je ne voyais rien. J’ai coulé longtemps au fond de ma détresse… J’ai épuisé ma femme, je l’ai lassée, déçue, désaimée, la mutilant comme je me mutilais moi-même, en châtiment de nos "fautes" face à cet enfant différent.

J’ai choisi d’aimer

Un jour, après une très vive dispute entre Alix et moi, je décidai de tout quitter. L’occasion de tout plaquer était d’autant plus facile que je repartais en déplacement dans les Caraïbes. C’est là, sous les cocotiers, que j’ai fini de me perdre, me posant la vraie question : "Tu restes ici au soleil et la vie recommence à zéro ou tu reviens construire ce qui n’a jamais été construit… Il est temps que tu fasses un choix." J’aspirais au bonheur, ce bonheur que je m’interdisais depuis la naissance de Xavier parce que je ne pardonnais ni à moi, ni à lui, ni à Alix, ni au "Très-Haut" de m’avoir envoyé cette tuile. Oui j’étais fatigué de haïr, d’être malheureux. J’avais désespérément attendu qu’un Sauveur vienne me tirer de ce faux pas mais je n’avais jamais bougé, englué dans ma tristesse et ma honte. D’un côté donc, j’échafaudais mon départ, et de l’autre j’apercevais au plus profond de mon être, qu’au-delà des rancœurs, des frustrations, des échecs, Alix comptait plus que tout. Depuis le début, la question que je me posais "soit c’est Xavier, soit c’est moi qui reste avec elle", était toujours restée sans réponse, je réalisais enfin que mon vrai choix était "Nous et… lui, avec ses sœurs." J’ai émergé, mais plus personne ne m’attendait et n’y croyait encore ! Six mois plus tard, un premier pas vers ma femme et mes enfants en a entraîné d’autres. Ce n’est pas une "happy end" car le chemin de vie est bien tortueux mais il y a désormais une grande différence : j’ai choisi là où je veux aller en espérant que les miens acceptent ma renaissance, mon renouveau.

Gérard

Ombres et Lumière n°176

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