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Au début de la grossesse, Sarah (Eléonore Joncquez) et Sam (Jonathan Cohen) se projettent dans leur petite Eugénie (Estelle Meyer au centre) quand ils apprennent qu'elle risque de naître avec un grave handicap. © Antoine Melchior

Au début de la grossesse, Sarah (Eléonore Joncquez) et Sam (Jonathan Cohen) se projettent dans leur petite Eugénie (Estelle Meyer au centre) quand ils apprennent qu'elle risque de naître avec un grave handicap. © Antoine Melchior

"Le handicap vient briser l’illusion de la maîtrise"

En tournée dès le mois de janvier, la pièce de théâtre "Eugénie" met en scène un couple confronté au handicap de son enfant à naître. Retour sur cette pièce avec son auteur et metteur-en-scène, Côme de Bellescize. Il ose se confronter aux questions éthiques.

Amédée * en 2013, et aujourd’hui Eugénie. A chaque fois il est question du handicap dans vos pièces. Quel est votre lien avec le handicap ?

Je n’ai aucun lien particulier avec le handicap. Si ce n’est peut-être celui d’une vieille tante qui était la marraine de ma sœur. Elle avait eu très tôt la polio et en était restée handicapée. C’était une peintre formidable qui avait travaillé dans l’atelier de Bonnard et une femme incroyable ! Elle avait fait trafiquer sa 2CV pour pouvoir conduire malgré son handicap et parcourir l’Europe avec. Mais elle est morte dans mon enfance ; c’est donc pour moi davantage une figure mythique qu’une figure proche. En réalité, j’aborde le handicap d’une manière universelle. Je n’ai pas de propos ou de point de vue sur le handicap. Je n’ai pas non plus une approche documentaire. Pour être parfaitement honnête, je me sers du handicap parce que c’est une problématique qui vient fissurer une espèce de vision du monde très cadrée, formatée, aseptisée parfois. Il y a une approche paradoxale par rapport au handicap entre rejet et bien-pensance, le souhait d’accepter la différence et la volonté de ne pas le voir et d’y échapper. Le handicap permet que mes personnages se confrontent à quelque chose qui fait peur, qui vient déranger un confort, qui fait surgir des pulsions très fortes. Je travaille sur ces pulsions d’amour et de rejet. Eugénie n’est pas un témoignage réaliste. Cela reste très conceptuel.

Pourtant, il y a des passages dans la pièce très réalistes et justes… Avez-vous rencontré des couples vivant cette réalité ?

Le fait que cela soit conceptuel n’empêche pas que cela soit juste. Je n’ai pas réalisé d’interviews de couples. Pour pouvoir écrire et sonder ces questions de manière la plus intime possible, je suis obligé d’une certaine manière d’éviter le réel. Parce que je me sens tout petit devant des parents qui me racontent leur vie avec un enfant handicapé. Leur histoire est tellement plus forte que ce que je peux raconter que je me sentirais un imposteur. Je ne pourrais alors devenir qu’un commentateur extérieur. Le fait de m’obliger moi-même à traverser ces questions par l’imaginaire, la lecture, une recherche intime et personnelle, me fait toucher d’une certaine manière une forme de justesse. Mais elle n’est pas copiée sur le réel. Je suis allé sonder profondément en moi ce que cela provoquait. Je navigue avec des questions.

Dans Eugénie comme dans Amédée, il y a un choix cornélien à faire entre continuer ou arrêter, la vie ou la mort. Seules les questions éthiques nous confrontent-elles à de tels choix ? Est-ce le drame contemporain ?

Aujourd’hui, il n’y a plus de figures tutélaires – le prêtre ou l’instituteur – pour vous guider. Ces figures sont maintenant plus individuelles : certaines personnes vont aller rencontrer un prêtre ou quelqu’un d’autre. Mais il n’y a plus de figure qui s’impose et la science fait que ces questions éthiques sont de plus en plus présentes et laissent de plus en plus aux personnes la possibilité de choisir comment vivre, comment mourir... Et plus la responsabilité individuelle s’accentue, plus l’accompagnement diminue. Cela entraine une forme de solitude par rapport à ces questions qui, pour moi, est un vrai moteur de drame. Dans Eugénie, les personnages sont extrêmement seuls et confrontés à une question qu’ils ne se sont jamais posée, qui s’impose et s’oppose à eux.

Tous les futurs parents sont confrontés à la question du diagnostic prénatal. Pourquoi avoir choisi de le traiter avec la question de l’aide médicale à la procréation ?

C’est très important. Autour de moi, de nombreux couples ont besoin d’avoir recours à une aide médicale à la procréation. A un moment dans la pièce, la mère de la jeune femme dit : "Vous êtes tous stériles." C’est la réalité de ma génération : nous ne sommes quasiment plus capables d’avoir des enfants de manière naturelle. Or ce désir d’enfant est extrêmement puissant, et le fait de devoir s’en remettre à la technique pour en avoir, extrêmement troublant. Dans Eugénie, le couple a beaucoup lutté pour avoir un enfant. Le fait de se battre pour avoir un enfant transforme le rapport à ce que l’on en attend. Ma femme attend un enfant. Nous avons attendu trois ans et dû recourir à la médecine. C’est à la fois un manque profond, un sentiment d’être perdu, de ne plus faire partie de la lignée humaine, et en même temps, par nos failles nous sommes soumis à la technicisation. C’est un cercle vicieux. Nos sociétés sont devenues très performantes dans les soins, mais à côté elles font des dégâts énormes dans la capacité des gens à vivre normalement. A partir du moment où la procréation est devenue un acte médical, elle le reste. On est pris dans cet engrenage malgré soi. La problématique de mes personnages n’est pas d’abord éthique ou religieuse, c’est d’abord une problématique de vie.

Dans ce contexte, le handicap vient-il mettre encore plus le chaos ?

Oui, le fait que ce couple se soit battu de manière vitale pour avoir un enfant rend le dilemme par rapport au handicap encore plus fort. Eugénie n’est pas tant une pièce sur le handicap qu’une pièce où le handicap révèle ce que l’on met dans notre désir de procréer, le paradoxe que l’on a à vouloir tout maîtriser et à ne pas supporter ce que l’on ne maîtrise pas. Cela révèle nos peurs et nos ambigüités. Ça fait exploser le vernis, cela vient briser l’illusion de la maîtrise. Mais ce n’est pas un jugement. Je suis moi-même en train d’essayer de maîtriser ma vie comme je le peux. On est comme cela. Ce n’est ni mal ni bien, c’est juste humain. Mon but est d’explorer la personne humaine en osant aller dans les parties sombres peut-être pour permettre au spectateur de traverser les siennes. Est-ce que c’est libérateur ? C’est très difficile de la savoir. Je ne peux pas maîtriser la manière dont les spectateurs le reçoivent. Mais je pense que découvrir sa part sombre permet de mieux se connaître, de mieux s’accepter et de mieux vivre avec.

Dans un dîner, parler du handicap conduit à des conversations personnelles ou plombe l’ambiance. Comment le monde du théâtre reçoit-il une pièce comme Eugénie ?

C’est un peu la même chose. Il y a un étonnement du monde du théâtre de voir que je m’attaque à ces thèmes qui sont peu, voire pas du tout, traités. Les réactions vont de "je ne veux pas en entendre parler" à une forme de curiosité. Ce n’est pas une thématique qui remplit les salles par elle-même. C’est un vrai risque à prendre. En même temps, le théâtre est comme le monde. Il a ses tabous et ses volontés de les renverser. Il y a des gens curieux dont la mission est de permettre à des auteurs de prendre des risques.

Propos recueillis par Florence Chatel, ombresetlumiere.fr – 27 novembre 2015

*pièce inspirée par l’affaire Vincent Humbert.


 Notre avis sur Eugénie

Sarah et Samuel veulent un enfant depuis longtemps. A la suite de plusieurs fausses couches, le couple a recours à une aide médicalisée. Cette fois, le bébé s’accroche. Ce sera une petite fille, elle s’appellera Eugénie, un prénom d’impératrice. Mais une suspicion de handicap vient mettre un terme à ce bonheur et plonger les jeunes parents dans le chaos. Le rêve tourne au cauchemar. Continuer ou interrompre la grossesse, entre désir d’aimer et effroi, que choisir ? Sarah et Sam ont une semaine pour se décider. Entre les pressions du médecin et de la grand-mère, l’accusation de la société, la culpabilité de Sarah, et la perte de repères de Sam, le spectateur est confronté aux enjeux du diagnostic prénatal et à ses propres peurs. Jusqu’au bout, on suit Sam et Sarah dans la violence de leur drame intime, les méandres de leurs émotions et de leurs pensées. Sans militantisme, la pièce de Côme de Bellescize suscite une réflexion. Et ça sonne juste ! F. C.


En tournée

- 25 et 26 janvier 2016, Le Mans : Théâtre de l’Ephémère

– 29 et 30 janvier 2016, Champigny-sur-Marne : Théâtre Gérard Philippe

– 13 février 2016, Le Kremlin-Bicêtre : ECAM

– 16 février 2016, Suresnes : Théâtre Jean Vilar

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