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"J'ai voulu montrer le pouvoir de la nature sur la maladie. L'enfermement n'est pas une solution", témoigne le réalisateur Jean Albert Lièvre qui a filmé le retour à la vie de sa mère, Flore, atteinte d'Alzheimer. © Flore / JAL

"J'ai voulu montrer le pouvoir de la nature sur la maladie. L'enfermement n'est pas une solution", témoigne le réalisateur Jean Albert Lièvre qui a filmé le retour à la vie de sa mère, Flore, atteinte d'Alzheimer. © Flore / JAL

Le nouveau printemps de "Flore"

Confronté à la maladie d’Alzheimer de sa mère, le cinéaste Jean-Albert Lièvre a choisi de l’emmener habiter dans sa maison de Corse, où elle revit. De cette histoire, il a fait un très beau film documentaire, actuellement en salle.

 

Tout le film tourne autour de la décision que vous avez prise, avec votre sœur, de retirer votre mère des institutions, pour l’installer en Corse dans une maison familiale. Comment s’est fait ce choix ?

Dès le départ, j’étais contre son départ en maison spécialisée, je trouvais que c’était trop tôt. Mais, souvent à l’étranger, j’étais trop occupé pour me pencher sur la question. Lorsqu’elle a été placée, je suis allée la voir régulièrement. C’était d’une telle tristesse… Ça me rendait moi-même malade. Même dans les plus belles institutions, il n’y avait pas d’âme, pas de vie. C’est une maladie qui demande d’être très proche du malade, or il manque beaucoup de personnel dans les maisons. Maman est devenue tout de suite agressive ; elle s’est dégradée. On l’a mise sous médicament, et ça a été une longue descente. Elle se laissait mourir.

Il fallait trouver une solution, la sortir de là. Nous avons cherché une maison avec un esprit familial, sans succès. Maman a toujours habité au contact de la nature, au grand air. Mon métier me permettait de prendre du temps, de mettre ma vie entre parenthèse. Pourquoi ne pas l’emmener en Corse, sa patrie d’adoption ? J’ai liquidé mon entreprise à Paris, puis on est parti là-bas aménager la maison de famille et chercher une équipe pour accompagner Maman, avec une personne pivot. De mon côté j’ai emménagé à proximité.

Dès l’avion, elle s’est remise à sourire. Sur place, en quelques semaines, elle a récupéré de l’énergie. Elle s’est remise à marcher, et son agressivité a disparu. Elle n’a plus eu besoin de médicaments. Elle passe sa vie dehors, au contact de la nature. La maladie est bien présente, mais elle a retrouvé sa gaité. Elle qui est très tactile, suit les papillons, touche le sable, l’herbe… Le contact des éléments la maintient éveillée.

 

Comment est-ce devenu un film ?

Au début, lorsqu’elle était en institution, j’ai commencé à filmer avec mon téléphone portable, afin de montrer des images de Maman au médecin. Puis j’ai filmé dans l’avion, comme souvenir pour la famille. En Corse, à force de la voir si rétablie, je me suis dit qu’il y avait là un sujet, et je me suis mis à tourner, sans savoir ce que j’en ferais. Je n’étais pas certain de vouloir le montrer, tellement c’est intime. Les proches ou les professionnels du cinéma à qui je l’ai montré m’ont convaincu d’aller jusqu’au bout. Je ne regrette pas, mais parfois je m’interroge : est-ce que j’ai le droit de montrer ma mère dans un état si dégradé ? Est-ce qu’elle m’aurait donné son accord ?

Ce film est une forme d’hommage à ma mère. C’est une façon pour moi de la faire exister, de montrer qu’elle n’est pas morte.

 

Quel message voulez-vous transmettre ?

La première chose que je veux signifier, c’est qu’il n’est pas ringard de s’occuper de ses vieux parents : ils ont pris le temps de nous élever, n’est-il pas normal de prendre du temps pour eux lorsqu’ils déclinent ?

Ensuite j’ai voulu montrer le pouvoir de la nature sur la maladie. L’enfermement n’est pas une solution, et regrouper les gens qui ont le même mal n’a rien d’idéal.

Mais je ne veux pas donner de leçon ; je ne dis pas ce qu’il faut faire. Simplement montrer une expérience autre, dont tout le monde peut tirer des enseignements, y compris les institutions. Par exemple, au niveau de la marche. Il y a dans les maisons des "circuits de déambulations", mais les personnes aiment parfois marcher longtemps en ligne droite… De même tout de qui est l’ordre du tactile, du chant, de la musique.

Je crois que le film peut aussi rassurer des proches sur l’avenir : oui, Flore a beaucoup perdu, mais elle continue de vivre ; elle est heureuse. Comme disait une récente campagne de publicité, Alzheimer, on peut l’avoir, et être. Tous ceux qui viennent s’en occuper sont attachés à elle, ils ont plaisir à venir. Moi-même j’ai eu des satisfactions et des joies énormes depuis quatre ans.

Propos recueillis par Cyril Douillet

Flore, de Jean-Albert Lièvre. Sortie le 24 septembre.

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