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"Le bipolaire est très souvent confronté à la solitude, voire l’exclusion. Rompre cet isolement est primordial.", témoigne le docteur Christian Gay. © F. Chatel / Ombres et Lumière

"Le bipolaire est très souvent confronté à la solitude, voire l’exclusion. Rompre cet isolement est primordial.", témoigne le docteur Christian Gay. © F. Chatel / Ombres et Lumière

Les troubles bipolaires, une maladie des excès

Lundi 30 mars a eu lieu la journée mondiale des troubles bipolaires. Psychiatre, spécialisé dans les troubles bipolaires, le docteur Christian Gay a pour leitmotiv de donner de l’espoir au patient. Des traitements existent pour stabiliser la pathologie.
  • Que désignent les troubles bipolaires ?

Anciennement appelés psychose maniaco-dépressive, les troubles bipolaires désignent des variations de l’humeur très fortes, caractérisées par une alternance d’épisodes maniaques (états d’excitation) et d’épisodes dépressifs. Ces troubles s’expriment de différentes manières. La forme la plus sévère de la maladie, ce sont les troubles bipolaires de type I : des accès maniaques caractérisés alternent avec des épisodes dépressifs, le diagnostic se pose principalement à partir de l’épisode maniaque. A l’inverse, dans les troubles bipolaires de type II, le trouble dépressif passe au premier plan, l’épisode maniaque est moins caractérisé, les excès du patient sont moins spectaculaires (on parle alors d’hypomanie). Viennent ensuite les troubles bipolaires de type III : il s’agit pour certains d’épisodes dépressifs avec des antécédents familiaux de manie, ou d’épisodes dépressifs suivis d’états maniaques consécutifs à un traitement médicamenteux (antidépresseurs ou corticoïdes). Enfin, d’autres formes, plus ou moins atténuées, désignent des tempéraments cyclothymiques (à l’humeur cyclique), ou qui fonctionnent en permanence en hyperthymie (elles sont très actives, ont plein de projets). Il existe également des formes circulaires ou rémittentes, où la personne passe de la dépression à l’excitation sans qu’elle ait d’intervalles libres (périodes de rémission), et des formes à cycles rapides. La personne fait plusieurs épisodes au cours de l’année, parfois de manière très rapprochée, par exemple tous les quinze jours. Tout cela fait partie des troubles bipolaires. C’est pourquoi, on trouve des chiffres impressionnants : on passe de 2% à 7 ou 8% de la population atteinte de ces troubles.

  • Quelle est l’origine du trouble ?

Dans la majorité des cas, trois facteurs sont à l’origine du trouble : c’est ce que nous appelons le "modèle biopsychosocial". Bio désigne la partie biologique déterminée par les gènes ; une vulnérabilité génétique peut exister. Psycho, c’est la personnalité liée à l’histoire de la personne, aux événements auxquels elle a été confrontée durant son enfance et son adolescence. Quelqu’un qui a été victime d’agression, de sévices, qui a été en situation de carence affective, confronté à des séparations, à des deuils… va présenter une vulnérabilité psychologique et un seuil de tolérance moindre. Il faut accepter cette réalité : nous ne sommes pas tous égaux face à notre patrimoine génétique et à notre histoire. Enfin, le facteur social, c’est l’environnement. Très souvent, cet élément va jouer un rôle détonateur, notamment en cas de stress.

  • Comment pose-t-on le diagnostic ?

Le diagnostic n’est pas évident à poser : quand la personne est en forme, ou trop en forme, elle ne s’en rend pas compte et ne consulte pas de médecin ; à l’inverse quand elle est déprimée, elle se culpabilise de ne pas être en forme, d’être paresseuse, de manquer de volonté, mais cela ne permet pas d’identifier les symptômes clefs du trouble. Seule l’évolution permet de les détecter. C’est pourquoi, il s’écoule en moyenne huit ans avant que le diagnostic ne soit posé, le plus souvent, par le médecin généraliste. Confronté aux situations d’urgence, c’est lui qui, dans les cas difficiles, oriente vers le psychiatre.

  • Comment soigne-t-on la maladie ?

La prise en charge est à la fois médicamenteuse, psychologique, et environnementale. Grâce aux thérapeutiques, on arrive heureusement à réduire la fréquence des épisodes et leur durée. Les troubles bipolaires relèvent de traitements médicamenteux préventifs : les régulateurs d’humeur. Leurs chefs de file sont les sels de lithium, ou des antipsychotiques de nouvelle génération. Quand on a été confronté à une pathologie dépressive très sévère, que le patient résiste aux antidépresseurs, et se trouve en situation de souffrance telle qu’il faut d’urgence intervenir, la sismothérapie (les électrochocs) est le meilleur choix. Contrairement aux idées reçues, ce n’est pas un traitement barbare, il se réalise sous anesthésie. La psychothérapie, et donc la parole, occupe également une place de choix dans le traitement. Enfin, nous aidons le patient à mieux s’adapter à son environnement, à vivre avec sa maladie, et à prendre soin de lui. Ce respect vis-à-vis de soi est fondamental. On devrait l’apprendre dès l’enfance. Les personnes, en situation de surmenage, qui ne prennent pas soin d’elles, qui surconsomment des substances comme le tabac et l’alcool, sont confrontées à un risque plus élevé de rechute ou d’entrée dans la maladie.

  • Guérit-on de cette maladie ?

Quand, une fois dans sa vie, on a été dépressif ou connu un épisode d’excitation, on a plus de risques de vivre un deuxième épisode. Cela étant, cette maladie se contrôle, se gère. Même si un foyer peut persister, à partir du moment où l’on arrive à enrayer ce processus, on arrive à stabiliser la pathologie. La personne va être en rémission. Mais il faut rester très vigilant, continuer à prendre soin de soi (repos, sommeil…), et bien sûr prendre le traitement. Seul le médecin peut dire s’il faut l’arrêter. Les formes précoces de la maladie où le poids héréditaire est important, sont plus difficiles à traiter, et l’on ne peut pas se permettre d’arrêter le traitement. Il ne faut pas baisser les bras, mais avoir confiance en l’individu et en la vie.

  • De quoi ont le plus besoin les personnes malades ?

Le bipolaire est très souvent confronté à la solitude, voire l’exclusion, parce que cette maladie est caractérisée par des excès qui vont l’éloigner de son entourage. Rompre cet isolement est primordial, par exemple, avec des groupes de parole. L’accompagnement, l’amitié, sont fondamentaux. Le patient se sent différent, il éprouve un sentiment de culpabilité que le regard négatif de l’autre ne peut qu’aggraver. Il a vitalement besoin de s’entendre dire : "Je vous admire. Vous êtes courageux." On le dit facilement à une personne atteinte d’un cancer, jamais à quelqu’un de déprimé. C’est dommage, ces personnes luttent de la même manière.

  • Que conseiller aux proches ?

Les proches doivent comprendre que la personne malade fait ce qu’elle peut, et non ce qu’elle veut. Le proche n’est pas un soignant. Il est un aidant, un aimant. A nous psychiatres, de bien faire respecter ces fonctions. En attribuant trop de responsabilité à un conjoint, on risque de le culpabiliser, et de perturber la nature de la relation au sein du couple. Le psychiatre ou le médecin a des responsabilités de soins, le proche accompagne, soutient, aime. Mais parfois, il est lui-même épuisé et a besoin d’être aidé. Un proche qui prend soin de lui va être beaucoup plus performant et aidant. S’il se sacrifie complètement, il va sombrer et tomber dans un gouffre.

  • Rencontrez-vous des personnes heureuses vivant avec cette maladie ?

La majorité de nos patients le sont. Certes, des chiffres accablants montrent qu’il y a un taux de mortalité chez les bipolaires trois fois plus élevé que celui de la population, 15% de suicides, un taux de divorces très élevé, un risque de désinsertion. Mais à partir du moment où l’on propose une stratégie thérapeutique, où le patient accepte le suivi, le pronostic change, et l’on peut envisager le trouble d’une manière beaucoup plus positive. Sous traitement, le risque suicidaire devient équivalent à celui de la population. La base de tout, c’est prendre conscience des troubles, pouvoir les identifier de manière précoce, repérer les symptômes des rechutes, identifier les causes de la maladie, ses complications et ses conséquences, et accepter le traitement. Se dire "J’en ai besoin", et se donner tous les moyens d’aller bien. Des patients peuvent également trouver un accompagnement dans la foi, la religion, la philosophie, ce qui est une lueur d’espoir supplémentaire pour eux.

Propos recueillis par Florence Chatel

Ombres et Lumière n°170

Retransmission en direct sur Internet de la journée mondiale des troubles bipolaires, lundi 30 mars 2015.

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