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Mon mari se réveille tétraplégique de son coma

Après huit mois de mariage, Cédric, est victime d’un grave accident de vélo. Après plusieurs mois de coma, il se réveille traumatisé crânien. Son épouse, Sophie, raconte comment leur vie conjugale a repris avec un mari au comportement différent certes, mais profondément le même.

J’ai rencontré mon mari en 1995, alors que je finissais tout juste mes études et que je débarquais à Saint-Étienne pour un premier emploi. Ce fut le coup de foudre : il avait la fougue des jeunes convertis et moi je sortais d’une histoire qui m’avait tenue trop longtemps éloignée de Dieu. Cédric était artiste, sportif, nous nous sommes vite trouvé beaucoup de points communs… j’ai tout de suite su que c’était avec lui que je finirai ma vie. Un an après nous étions fiancés et mariés l’année suivante.
Huit mois après, ce fut l’accident. Cédric percute de front une voiture à vive allure, alors qu’il circulait à vélo, sans casque. S’en suivent deux mois de coma profond puis un lent réveil sur un an. Parti d’une tétraplégie complète, il récupère le côté droit, mais garde tout de même de lourdes séquelles physiques (il est en fauteuil roulant, a les gestes lents et ne s’exprime qu’à voix chuchotée) et intellectuelles (amnésie, obsessions idéatoires, colères, fatigabilité…).

Au quotidien

Pour mon mari, c’est le fait d’être en fauteuil qui lui pèse le plus. Alors qu’en tant qu’épouse, le plus difficile à vivre reste les séquelles intellectuelles, car les handicaps physiques sont assez bien compensés par l’aménagement de notre maison et les aides humaines dont nous bénéficions.
Je vis, en effet, au quotidien ses handicaps invisibles : ses questions sans cesse répétées sur le programme de la journée ou du lendemain… ses colères impressionnantes subites, qui retombent très vite heureusement… et, le plus dur à vivre pour moi, ses obsessions idéatoires : sur une journée il peut me répéter plusieurs fois « c’est décidé, demain j’arrête la kinésithérapie » alors que cela fait un trimestre qu’il a cessé les séances. Il peut même prendre des colères la nuit au seul souvenir de sa dernière séance qui date de trois mois, persuadé qu’elle a eu lieu la veille. Et chaque matin, je dois le remettre dans la réalité.
Pour ne pas craquer, j’écris des petits mots que je colle un peu partout dans la maison, dès que je sens une obsession poindre : "ne donne plus de lait au chat" au-dessus de sa gamelle, " tu ne vas plus chez le kiné" sur son agenda que je tiens au jour le jour… et, petit à petit, les informations s’impriment dans sa mémoire.

Ulysse et Pénélope

Nous venons de fêter nos dix ans de mariage et plus le temps passe, plus le souvenir du Cédric d’avant s’estompe… je ne peux pas dire qu’il s’agit radicalement d’une autre personne, ce serait faux : il a gardé l’essentiel de sa philosophie, sa manière d’aborder la vie, ses idées, sa foi, son humour, sa sensibilité, sa volonté d’être meilleur. Je dirais plutôt que l’amnésie a nécessairement modifié certaines de ses réactions, et que des aspects de sa personnalité se sont accentué : il avait tendance à se mettre en colère quand le bouchon était poussé un peu loin, maintenant le bouchon n’a plus besoin d’être beaucoup poussé…
Si c’est l’amnésie qui "pollue" le plus notre quotidien, mon combat est de faire que cette dernière ne me cache pas la richesse de mon mari. J’essaie de me battre contre les handicaps de mon mari, avec lui, non pas me battre contre lui, voilà l’enjeu !
J’ai souvent l’impression d’être comme Pénélope, à remettre cent fois l’ouvrage sur le métier, mais mon Ulysse se rapproche, indéniablement, à petits pas certes, mais il se rapproche. Je sais malgré tout qu’il ne redeviendra jamais comme avant, c’est comme ça et j’essaie de m’y adapter ; ça ne sert à rien de se cogner la tête contre les murs : ce que je ne peux pas changer, j’essaie de l’accepter. Pour cela, notre vie de prière conjugale est vitale, car au pied du Bon Dieu nous pouvons tout déposer, nous demander pardon mutuellement et nous redire notre amour au milieu du combat. Tout amour vient de Dieu, et notre amour a été préservé, même au-delà de notre épreuve.

Un moine ami m’a dit un jour : "le mal n’est pas objet de contemplation, seul le bien est source de contemplation et fait grandir." Je me répète souvent cette phrase à la fin de la journée pour fixer mon attention essentiellement sur les acquis de Cédric, plutôt que sur ce qu’il a perdu, car il progresse encore, lentement, surtout avec l’arrivée de nos trois enfants. C’est une discipline, parfois difficile, il arrive certains jours que je me laisse "engloutir"… mais j’essaie de vite reprendre les commandes de mes pensées car c’est à ce prix -là que nous pouvons affirmer en vérité que nous sommes heureux l’un avec l’autre.

Sophie Bondonnat, Ombres et Lumière n° 160

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