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Mon passage à l’Arche m’a rééquilibré

Cyril est journaliste. Sa rencontre avec les personnes handicapées a profondément changé sa vie personnelle, spirituelle, professionnelle.

Avant mon passage à l’Arche de Trosly (Oise), je ne connaissais les personnes handicapées ni d'Eve ni d'Adam. J’avais décidé d’y passer un week-end afin de faire le point sur la suite de mes études. A l’issue de ces deux jours, Jean Vanier m'a proposé de rester durant l’année à venir. Cet appel a rejoint en moi un besoin que je ne formulais pas : c’est ici que je devais passer l’année, au lieu de m’entêter dans les concours. Je sortais en effet d'une maîtrise, je visais Sciences-Po et je saturais complètement de cet univers de concurrence. J'avais besoin d’autre chose.
Et j'ai été accueilli comme dans une famille, avec des attentions continuelles. Le handicap léger des personnes du foyer dans lequel je vivais permettait un véritable échange. Dans la journée, à l'atelier "occupationnel", c'était plus délicat. L'univers était plus dur, je dirais même porteur d’une certaine violence qui remue beaucoup de choses en soi, en particulier ses propres peurs dans la relation. Les handicaps étaient plus lourds et les personnes étaient plus difficiles à apprivoiser. J'avais du mal à établir une amitié car il n'y avait pas toujours de retour visible. Cette situation était difficile à vivre car j’avais l'impression que ma présence ne servait à rien. Ce sentiment d'impuissance ne m'a pourtant pas empêché de les connaître et n'enlève rien aux moments que nous avons passés ensemble. Cette expérience, où spirituel et humain étaient liés, a été un don extraordinaire.

Les fruits ont été radicaux

L'expérience de l’accueil inconditionnel de la personne m'a fait toucher quelque chose de Dieu, sa présence dans le pauvre qui souffre, tel que le raconte l'Evangile. Une expérience concrète et mystérieuse que je n’ai pas fini de comprendre… C'est une rencontre qui m'a aussi rééquilibré. Avec le recul, je perçois que j'étais alors dans une impasse. L'intellect et la réussite étaient premiers. Les personnes handicapées m'ont aidé à comprendre, moi qui suis plutôt cérébral, que la relation prime dans la vie. J'ai toujours le souvenir de Béatrice, dans le premier foyer de l'Arche où j'ai vécu, qui, devant l'inconnu, était sur la défensive, mais en même temps faisait preuve d'une simplicité désarmante. Les personnes handicapées sont une invitation à être soi-même plus simple, plus direct. J'envie la liberté qu'elles ont bien souvent de faire des choses hors normes, en dehors des conventions.

Elles m'ont également fait découvrir un autre rapport au corps. A l’Arche, on prend soin du corps qui est une expression de la relation. C’est vrai pour la personne dépendante dont on s’occupe au quotidien. C’est vrai, également, pour la personne handicapée qui manifeste très librement son affection. Les sentiments passent par le corps et pas uniquement par la parole.

Quant à mon rapport à l'Eglise, j'ai trouvé à l'Arche un lieu où les querelles de chapelles s’effacent devant la personne souffrante, source de vie.

En sortant de cette année, bouleversante à plus d'un titre, je me suis demandé comment reprendre mon cursus parisien en intégrant ce que j'avais reçu. C’est une expérience qui vous marque. Ca ne s’est pas fait tout de suite et ce n’est que deux ans après que je me suis engagé à A Bras Ouverts*. On accompagne  durant un week-end un jeune avec lequel on noue une relation privilégiée.

Fidèle et durable

Cette rencontre avec la personne handicapée a aussi orienté ma vie professionnelle. Je me suis dirigé vers un journalisme qui ne soit pas idéologique mais qui respecte la personne. Le journalisme c'est aussi porter des convictions dans le débat public et notamment celle que les personnes handicapées ont une place dans la société. Enfin, le journalisme, en particulier chrétien, c'est témoigner de la résurrection de Dieu. La vie avec les personnes handicapées en est l'expression, mais cachée. 

De toutes ces expériences, je conserve de multiples rencontres, qui parfois ont débouché sur de véritables amitiés. Je ne banaliserai pas l'amitié car c’est un lien privilégié dans la durée et la fidélité qui est rare. Tout particulièrement avec des personnes touchées par un handicap, quel qu'il soit, car il n'est pas facile d'être dans la relation réciproque, et non pas seulement dans une relation éducative. Ca ne vient pas tout seul, cela demande de la justesse, d’adopter la bonne distance, d’éviter de trop donner ou de trop promettre. Les moments d’amitié, et plus encore les véritables amitiés, ne sont pas légion. Mais ils existent. Je pense à Benoît avec qui j'ai participé aux JMJ de Cologne dans le cadre d'A Bras Ouverts. Il était très sociable et m’entraînait partout. Grâce à lui, j’ai fait beaucoup de connaissances, alors que, par tempérament, je serais resté dans mon groupe ! Benoît est devenu un ami. Il a servi la messe de notre mariage, ma femme et moi en avons été très touchés. C’est grâce à ces moments, que je sais l’amitié possible.

Cyril, Ombres et Lumière n°179

 

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