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© Charlotte Moreau pour Ombres et Lumière

© Charlotte Moreau pour Ombres et Lumière

Nous avons écouté mais pas entendu

Agnès et Xavier ont vécu il y a quatre ans une interruption médicale de grossesse après l’annonce de la trisomie 21 de leur bébé. Sortis le cœur dévasté de cette intervention, ils ont alors entamé un chemin de conversion.

Mariés civilement, Xavier et moi étions tous les deux baptisés mais la religion ne représentait pas grand-chose pour nous. A l’âge de dix ans, ma première fille a souhaité se faire baptiser en voyant une affiche pour le catéchisme. Elle a ouvert la voie dans notre famille : nos trois autres enfants ont voulu suivre !

C’est dans ce contexte, alors que notre fils se préparait au baptême, que j’ai attendu notre dernier enfant. La grossesse était assez avancée quand les médecins ont décelé une grande probabilité de trisomie 21. Bien qu’hésitants, nous avons accepté de faire une amniocentèse pour confirmer le diagnostic. Nous avons eu le résultat de l’examen le Jeudi saint. A l’époque, ça ne représentait rien pour nous, mais rétrospectivement, nous y voyons un signe de Dieu.

Culpabilité...

J’étais alors très proche de ma sage femme qui m’avait accouchée de tous nos enfants. Elle remplaçait aussi en quelque sorte ma mère qui ne comprenait pas que j’aie autant d’enfants et m’avait dit que si elle avait pu, elle ne m’aurait pas gardé. C’est cette sage-femme qui m’a annoncé la trisomie 21 de notre bébé. Intérieurement, je m’y étais préparée, si bien que je lui ai dit : "Ne t’inquiète pas, ce n’est pas grave." De son point de vue, il n’était pas raisonnable d’avoir un enfant trisomique aujourd’hui : ça allait peser sur la famille ; bébé il serait tout mignon, mais à l’adolescence ça serait très dur. Elle mettait aussi tout un tas de considérations généreuses en avant. Selon elle, il n’y avait pas qu’une façon d’aimer et on pouvait choisir l’interruption médicale de grossesse par amour. Cette femme représentait pour moi à la fois une référence médicale et affective, si bien que le doute s’est installé. Nous sommes sortis de l’entretien avec elle confus comme si nous étions passés dans une lessiveuse.

Derrière tout cela, il y avait énormément de culpabilité: les médecins, notre entourage, nous disaient que nous ne pouvions pas mettre en jeu la stabilité de notre famille. Le seul qui a dit des mots vrais, c’est notre fils, quand on lui a expliqué que le bébé "avait une maladie" : "Vous n’allez quand même pas le tuer ?" Dans le cœur d’un enfant, se trouvait la lumière ; chez tous ces savants, l’ombre. Nous ne l’avons pas entendu à ce moment-là.

... et mensonge

La généticienne nous a adressé à un psychologue qui nous a aussi dépeint un tableau catastrophique : ne survivraient ni notre couple ni notre famille. Nous avons ensuite rencontré un prêtre qui nous a écoutés sans nous juger. Bien que non-croyants, nous avions un cas de conscience. Ce prêtre nous a partagé sa propre expérience du handicap – il a une nièce trisomique – de manière réaliste tout en nous conseillant d’être bien entourés. Et il nous a orientés vers une famille avec un enfant trisomique que nous sommes allés rencontrer.

Le plus triste dans tout ça, c’est que le "oui" était dans notre cœur depuis le début. Nous avons écouté, mais nous n’avons pas entendu. Le flot du mensonge était tel, et parfois si bien déguisé, – c’était une bonne amie qui me conseillait un livre terrible, mon chef qui me disait de ne pas même réfléchir, une émission à la télévision pour l’avortement où une femme disait qu’elle avait préféré "parier sur sa propre souffrance que sur celle de son enfant"… – que nous avons choisi l’IMG… C’est le pire choix que nous ayons fait de notre vie, nous en avons pris conscience le jour même de l’interruption. Comme il y avait plusieurs accouchements en même temps nous sommes restés seuls avec notre bébé mort que j’avais mis au monde naturellement. C’était vraiment un bébé. Puis la sage femme que nous connaissions est venue le chercher pour l’incinérer. Là encore, le corps médical vous explique que ce n’est pas grave, qu’il va prendre ce corps et s’en occuper… Il n’y a pas un jour où nous ne le regrettons pas.

Relevés par Dieu

Nous sommes rentrés les mains vides, avec notre chagrin, sans pouvoir dire à nos enfants ce que nous avions vécu.

Après l’IMG, nous avons fait inscrire le bébé comme "enfant né sans vie" avec son prénom sur notre livret de famille. Quelques semaines plus tard, le prêtre que nous avions rencontré pendant notre questionnement a rappelé Xavier en demandant plein d’espoir où nous en étions. Tout de suite, sans nous juger, il a proposé de dire une messe pour notre enfant. Et c’est ce qui nous a mis le pied à l’étrier. Nous étions foudroyés, détruits ; mais nos cœurs étaient tellement endoloris qu’ils étaient prêts à être transformés.

Nous ressentions une grande culpabilité et à partir de là, nous avons eu une quête. Nous cherchions à être réconfortés, consolés de cette immense douleur. Nous avons reçu le sacrement de réconciliation, puis nous sommes mariés religieusement, et nous nous sommes sentis relevés par Dieu. Ensuite, nous étions toujours tristes, mais c’était moins douloureux. Le plus difficile c’est de nous pardonner à nous-mêmes.

La miséricorde de Dieu est grande : Il nous a donné un cadeau d’amour, nous n’en avons pas voulu, Il nous a quand même redonné son amour. Aujourd’hui, nous savons que notre enfant a été un sacrifice pour notre salut. Nous l’avons mené sur sa croix et il nous a sauvés de notre ignorance, de notre errance, de notre péché.

Agnès et Xavier

Lieux d’écoute :

- Association Agapa

- Mère de miséricorde : Numéro Vert : 0 800 746 966

- SOS bébé : écoute confidentielle, anonyme et gratuite : 01 42 47 08 67

Site : Vie naissante, un site de l'Eglise catholique de Paris.

 

Livre : Laetitia de Calbiac, Ne laisse pas les ténèbres te parler. Paroles de vie et de consolation pour les femmes ayant perdu un enfant dans leur sein, Editions des Béatitudes, 2015, 128 p., 11 euros.

Ombres et Lumière n°206

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