Sur le même sujet

"Très loin des grandes affaires du monde et des responsabilités que j’exerce, Dominique a été une force de rappel permanent à ce qu’est la vraie vie", confiait Emmanuel Faber en 2012 à propos de son frère atteint de troubles bipolaires.

"Très loin des grandes affaires du monde et des responsabilités que j’exerce, Dominique a été une force de rappel permanent à ce qu’est la vraie vie", confiait Emmanuel Faber en 2012 à propos de son frère atteint de troubles bipolaires.

Pour l’amour du frère

Emmanuel Faber est directeur-général du goupe Danone. En octobre 2012, nous l’avions rencontré, entre deux réunions, pour parler de la fragilité de son frère Dominique, atteint de troubles bipolaires et décédé trois ans auparavant.

 

" Il ne savait jamais de quoi serait fait le lendemain. Avant de partir un soir d’été, trop tôt, pour toujours. C’était sa vie. Qui a décidé que ce ne serait pas la mienne ?" Ces phrases courtes et denses, pour parler de son frère Dominique, atteint de troubles bipolaires, mort en 2009, Emmanuel Faber les a choisies comme il pèse ses mots, dès que l’on aborde avec lui le terrain de la fragilité.

A 48 ans, vice-président de Danone, ce grand patron n’est décidément pas là où on l’attend. Complexe, sensible, voilà un poète dans le monde du business, se surprend-on à penser à certains passages de son livre Chemins de traverse (1), pour découvrir à la page suivante un redoutable négociateur… Toujours dans l’action et en même temps assoiffé d’inutilité ; présent auprès des altermondialistes alors que son président, Franck Riboud, participe au Forum de Davos, celui qui affirmait dans sa jeunesse que l’entreprise ne peut être éthique, mène aujourd’hui des projets de social business (entrepreneuriat social) avec le Prix Nobel de la Paix Muhammad Yunus. Un homme de contradictions ? "Je suis assez marqué par l’idée, présente dans les traditions spirituelles asiatiques, que nous sommes habités par des opposés, explique ce catholique atypique : le chaud et le froid, la lumière et l’ombre, et l’un n’existe pas sans l’autre, et l’un est la face de l’autre. Tout le chemin est de les amener en conscience, pour graduellement, arriver à les dépasser, et marcher vers la réunification intérieure."

Fragile équilibre, sans cesse à trouver. Comme dans la vie de Dominique, qui fut marquée par "la lutte, le combat quasi permanent contre les symptômes qui troublent la réalité et le discernement. Elle l’a conduit à des renoncements successifs pour accepter, au-delà des découragements, les incapacités grandissantes qui apparaissaient."

Une force de rappel permanent à ce qu'est la vraie vie

Ce chemin humain et spirituel, se souvient Emmanuel Faber, a mené son frère à une capacité extraordinaire d’être en relation avec tous, malgré le tourment de la maladie. "Dans la ville où nous habitons, raconte-t-il, Dominique se tenait sur la place de l’église avec sa guitare. Et sa raison d’être était de rendre service, par exemple à une dame âgée qui avait du mal à traverser avec son chariot. Sa journée commençait avec ses copains les éboueurs à 4 ou 5h du matin, parce qu’il dormait très peu, et elle se finissait à la maison de retraite où il allait jouer un morceau de guitare à 21h. Et quand je croisais des personnes dans la rue, elles me disaient : 'Ah, mais vous êtes le frère de Dominique !'" Devenu oblat de l’abbaye bénédictine de Ganagobie (Alpes de Haute-Provence), Dominique a un jour décidé de retourner vivre dans le village de leur enfance sur le haut-plateau du Champsaur (Hautes-Alpes), faire du fromage chez des amis fermiers. De là, parfois deux fois par jour, il appelait son frère, en voyage à l’autre bout du monde, simplement pour lui faire entendre le chant des sources. "Très loin des grandes affaires du monde et des responsabilités que j’exerce, Dominique a été une force de rappel permanent à ce qu’est la vraie vie, confie Emmanuel Faber. Et je trouve savoureux qu’elle m’ait été enseignée par quelqu’un dont on pouvait assez facilement dire qu’il faisait partie des fous."

En quête d'unité

Son abord de l’autre, simple et direct, vient-il à Emmanuel Faber de son histoire familiale ? Ou bien de son questionnement sur l’altérité et le Visage, inspiré par le philosophe Lévinas ? Sur une ligne de crête toujours, ce passionné d’escalade et de saint François d’Assise, oscille entre l’absolu du ciel et la réalité de la paroi. En quête d’unité, ce père de trois enfants a trouvé chez Danone une brèche pour rendre possible une autre économie, plus respectueuse des hommes. Avec, par exemple, cette usine de yaourts nutritifs au Bengladesh, qui s’appuie sur les producteurs locaux et sur le microcrédit. Mais n’allez pas pour autant croire Emmanuel Faber arrivé au but! Ce dirigeant se méfie avant tout de la bonne conscience et des étiquettes.

Edifié par la communauté Foi et Lumière de sa paroisse, il se dit également touché par la spiritualité de l’Arche qu’il a approchée grâce à Dominique, accueilli un temps dans un foyer en Bretagne. "Toutes les expériences qui témoignent de la capacité à vivre ensemble – malgré les différences –, dans un espace marchand ou non, ont quelque chose de prophétique, commente-t-il. C’est vrai d’entreprises d’insertion, du social business, de certaines formes d’artisanat monastique, de lieux comme L’Arche et Foi et Lumière... La dimension communautaire s’y vit entre des personnes que tout sépare sur le plan physique et humain. Au cœur du mystère de la souffrance, elle témoigne de la vocation à ce que les contraires, les différences, s’estompent dans une communion en le corps mystique du Christ."

Florence Chatel

(1) Editions Albin Michel, 2011, 224 p., 18,25 euros.

 

Pour aller plus loin

A voir aussi