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© Hélène Benard

© Hélène Benard

Sacha, mon secret

Frère de Sacha, un jeune homme autiste, Florent confie le lien extraordinaire qui les unit et la façon dont il a modifié sa vision du monde. Témoignage.

Enfants, nous passions notre vie ensemble, partageant très tôt la même passion pour le football. Sacha dans les buts, avec des réflexes étonnants, moi à l’attaque. Lorsque d’autres nous rejoignaient, il posait ses gants et s’accroupissait pour manger l’herbe de la pelouse, se souciant peu du regard interloqué de nos adversaires. Obnubilé par sa liasse d’images cartonnées des joueurs du Paris Saint-Germain, Sacha les regardait l’une après l’autre, se balançant d’avant en arrière, pendant des heures… Il pouvait aussi se repasser en boucle les mêmes cassettes vidéo, les mêmes matchs, inlassablement. Le regard hypnotisé par le petit écran, il tapait des mains et sautait au plafond. Tout l’immeuble en profitait !

Sa différence les encombrait

Hormis le foot, j’essayais bien de l’entraîner dans mes jeux mais il préférait indubitablement le lave-linge. Il se plantait devant le hublot de la machine, suivant du regard le tourbillon de vêtements mêlés, sans bouger d’un pouce jusqu’à l’immobilisation du tambour. Que voyait-il dans cette danse violente et répétitive, sinon le reflet de ses propres angoisses ? Il fallait voir son grand corps immense et ses bras ballants s’agiter de manière frénétique ! Ecrire, nager, faire du vélo… tous les apprentissages de l’enfance lui étaient impossibles. Bientôt, l’école elle-même le rejeta dans un hôpital de jour. Moi, je ne voyais pas sa différence. C’était mon frère. Nous partagions les rires, un ballon rond, une complicité de chaque instant.

Avec ses cheveux bouclés, son regard vert et son visage de Quattrocento, il était beau et étrange à la fois. Nous formions un drôle de duo tous les deux : moi maigre, blond, agile et silencieux ; lui trop vite grandi, brun, volubile et butant sur la moindre pierre. Dans la rue, les gens se moquaient de lui, l’accablant de sarcasmes. Mais quel tort avait-il causé ? Sacha n’insultait pas les passants… Il était simplement porteur d’un stigmate qu’ils ne voulaient pas voir : sa différence.

Une relation privilégiée

A l’adolescence, Sacha s’est pris de passion pour Van Gogh. Il a accroché une reproduction de l’Autoportrait aux murs de sa chambre, et ce tableau lui ressemble étrangement : l’expression tendue du visage, la dureté des traits, la crainte de son regard, le tourbillon du ciel, comme ses pensées qui ne s’arrêtent jamais… Tout m’est familier. Dans son identification avec Vincent, il m’a immédiatement attribué le rôle de Théo, son ami bienveillant et fidèle et lorsqu’il m’appelle ainsi, cela me comble de joie : j’ai une place de choix dans sa vie. Mais cela m’oblige aussi : impossible d’imaginer Théo sans Vincent. Sacha aimerait lier nos destins pour toujours.

Mon bac en poche, j’ai eu besoin de m’affranchir un peu. Après tant d’années en symbiose avec Sacha, je découvrais l’ivresse de la liberté : me détacher de lui, m’éloigner de ses souffrances, sortir de ce bocal trop étroit… Je ne le croisais plus que par intermittence. Il ne me disait rien mais son regard exprimait son désarroi. Je me sentais déchiré. Notre séparation avait été trop brutale. Pendant que je m’amusais, il restait seul dans sa chambre. J’imaginais ses longues soirées, mornes, accablées par le poids de sa différence. Je l’avais trahi. Comme deux alpinistes gravissant la montagne ensemble depuis l’enfance, je venais de lâcher sa main quelques mètres avant le sommet. Je compris alors que Sacha était ma plus grande richesse.

Le printemps suivant, je rencontrai de nouveaux amis. Par bonheur, ils aimaient le football et je leur ai présenté Sacha qui s’est progressivement épanoui à leur contact, venant régulièrement jouer avec nous le dimanche. Quel bonheur de le voir faire l’avion lorsqu’il marque un but ! Parfois, j’essaie de le laisser se débrouiller sans moi : sa bonté, sa curiosité et son enthousiasme sont à l’œuvre. Le voir prendre ainsi le large me rend fier et heureux.

La vie simple et savoureuse

A l’occasion de ses vingt-cinq ans, nous lui avons organisé un anniversaire surprise. Lorsqu’il a ouvert la porte du salon où tous nos amis étaient réunis, il est resté immobile, prostré par l’émotion. Il a embrassé tout le monde, un par un, et a sauté au plafond en découvrant son cadeau : une carte d’abonnement au Parc des Princes ! Durant les heures qui suivirent, il ne cessa de me répéter que c’était l’un des plus beaux jours de sa vie. J’aurais pu dire la même chose.

Si les gestes, les pensées et les sentiments de Sacha demeurent pour moi un mystère ; en même temps, quand je suis avec lui, je me sens bien. Les choses les plus simples deviennent les plus savoureuses car il a le cœur pur. Aujourd’hui je lui dois mes plus grandes joies, celles qui donnent le cœur neuf quand on y pense, et mes peines les plus cuisantes, celles qui brûlent encore. Jamais il ne pourra mesurer tout ce qu’il m’a appris. Jamais je ne pourrai assez le remercier pour tout ce qu’il m’a donné. Il est mon frère éternel, ma plus grande richesse, mon secret.

Florent

Ombres et Lumière n°171

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