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© DR pour Ombres et Lumière

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Un approfondissement de ma vocation

Laïque consacrée, Françoise Marie Niger, a souffert de dépressions majeures récurrentes. Stabilisée depuis 2005, elle a vécu un long parcours faits de moments de désespérance et d’espérance. A travers cette épreuve, elle s’est sentie devenir une "pauvre de Dieu".

Comme beaucoup de chrétiens à l’époque, je pensais que la foi et la consécration mettaient à l’abri de la dépression. Laïque consacrée, j’avais eu des prémisses et me savais un peu fragile, mais je n’avais encore jamais fait de dépression caractérisée. Aussi, quand mes dépressions ont commencé en 1976, j’ai mis mon mal être sur le compte d’un manque de sommeil réparateur jusqu’à ce que je cède à des pulsions suicidaires de manière irrépressible et sois hospitalisée…

Enfin prise en charge, je me retrouvais avec un traitement peu efficace et, persuadée que seuls les médicaments pouvaient me soigner, je n’envisageais pas de faire un travail sur moi-même. Ce n’est que bien après des hospitalisations, d’autres passages à l’acte, et la découverte du parcours d’évangélisation des profondeurs proposé par Simone Pacot que j’ai accepté d’emprunter ce chemin avec l’aide d’une psychiatre très respectueuse de ma foi, et d’un prêtre. Je peux dire aujourd’hui à quel point cet accompagnement psychologique et spirituel m’a nourrie. Il s’agit d’un travail "qui commence par soi mais ne finit pas par soi."* On analyse son vécu sans tomber dans une introspection fermée. In fine, on est appelé à se décentrer et, si "la psychologie est intéressante pour mieux se connaître, la reine c’est la Parole de Dieu"*. J’ai donc continué à m’accrocher à elle, comme à cette parole du psaume : "Mon amertume amère me conduit à la paix" (Isaïe 38, 17).

Dans ma prière, je disais au Seigneur : "Je t’ai donné ma vie, j’ai renoncé à fonder une famille pour me consacrer aux jeunes et jeunes mères démunies, je ne comprends pas !" A la messe, j’étais devenue incapable de dire des paroles comme "cela est juste et bon de te rendre grâce". Ce qui m’arrivait était profondément injuste ! De même, des chants comme "soyons toujours joyeux et prions sans cesse" m’apparaissaient surréalistes… Je ne comprenais pas encore que l’on loue le Seigneur pour ce qu’Il est, non pour ce qui nous arrive… Soucieuse de vivre ma foi en vérité, j’arrêtais donc de dire ou de chanter ces paroles.

Rongée par la culpabilité, j’ai eu recours à la confession de façon répétitive sans que cela soit fructueux. Profondément triste, sans désir et sans goût, j’allais me repentir de cette mélancolie culpabilisante, alors qu’elle était un symptôme de la maladie ! J’avais souvent l’impression d’avoir un cœur de pierre, que je n’étais plus capable de compassion et que le Seigneur n’était pas partie prenante de ce que je vivais, qu’il n’était pas aussi proche qu’on le disait... "Cela est juste et bon de te rendre grâce ! Je vais à la messe, j’écoute ta parole, mais j’attends de voir ce qui va se passer ! On dit que tu es le tout proche, et moi je te demande de m’enlever cette chape de plomb qui me paralyse..." Malgré tout, je suis restée fidèle à ma vocation, et au sein de grands moments de solitude, des mains se sont toujours tendues vers moi, sans doute était-ce la réponse de Dieu. Beaucoup de personnes de ma communauté ont aussi prié pour moi. Certes ma maladie n’était pas toujours comprise par mon entourage, ma communauté, mais j’étais aimée. Et me revenait à la mémoire, cette parole d’un prêtre dont j’avais suivi régulièrement les retraites : "Dieu nous aime telle que nous sommes, là où nous en sommes, et ce quoi qu’il arrive." Quand, à cause de la maladie, on a par exemple consommé trop d’alcool ou cédé à des pulsions suicidaires, ce "quoi qu’il arrive" permet de ne pas sombrer et de se relever.

Mais le grand chamboulement dans ma foi, je le dois aux bons samaritains qui furent sur ma route. Moi qui avais toujours voulu plaire, et qui avais reçu avec force dans ma jeunesse la parole de la Parabole, "Va et toi aussi fais de même", qui m’étais dépensée sans compter pour les autres, voici que je me retrouvais dans le fossé ! En 1992, tout s’était écroulé : compte tenu de mon de santé, mon association a dû me déresponsabiliser de mes missions. Mise en invalidité aux deux tiers de mes capacités, à titre définitif, j’ai repris la route en rendant des petits services à droite à gauche. J’avais 45 ans, un âge où l’on est normalement en pleine maturité. Et peu à peu, au sein de ma communauté, accompagnée par une sœur aînée et beaucoup de bienveillance, j’ai repris le chemin d’un travail plus effectif. Ce chemin d’humilité m’a rendue plus proche de tous ceux qui se trouvent à la marge. Devenue une pauvre de Dieu, je suis davantage aujourd’hui dans une relation de réciprocité avec celui qui a besoin d’aide. "Personne n’est trop pauvre pour ne rien avoir à donner."** Je sais maintenant que je vais recevoir de l’autre quelque chose qui va m’enrichir, me transformer. Stabilisée grâce à un traitement assez lourd depuis 8 ans, je peux à nouveau assumer des responsabilités, mais j’ai conscience de mes limites, de ma fragilité, et que très vite, je peux à nouveau tomber dans le fossé. Je sais désormais qu’il faut prendre soin de soi pour prendre soin des autres.

Françoise Marie Niger

* : Simone Pacot

** : Début du message final donné à Lourdes lors du rassemblement Diaconia 2013

 Ombres et Lumière n°194

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