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Comment tenter d'être un père juste pour tous ses enfants quand des enfants malades psychiques appellent plus d'attention ? © Eléonore H. - fotolia.com

Comment tenter d'être un père juste pour tous ses enfants quand des enfants malades psychiques appellent plus d'attention ? © Eléonore H. - fotolia.com

Un père juste ? Un chemin toujours à inventer

L’exercice de la justice passe pour un père par des décisions, petites ou grandes, concernant ses enfants. Mais ce qui paraît juste pour l’un peut être ressenti de manière injuste par d’autres... Père de quatre enfants dont deux sont atteints de maladie psychique, Pierre relit ce chemin faits de choix parfois crucifiants.

Il y a 15 ans, dans une petite ville au retour d'un mariage, mon fils B. s'attarde dans un magasin de souvenirs où l'on présente toutes sortes d'objets hétéroclites. Il m'offre une sorte de parchemin, où je lis un poème intitulé "mon père". Il est celui "qui me conduit avec douceur et fermeté, avec qui j'ai confiance en mes pas". B. était alors dans une phase non maîtrisée de sa maladie. Quelque temps avant, il se vantait d'avoir "tué le Grand Manitou". Je me trouvais en plein brouillard. Je ne voyais plus comment être juste avec lui, alors qu'il semblait gâcher toutes les chances qui se présentaient. J'étais tenté de ne plus croire en ses talents, de ne voir en lui que le malade. Ce cadeau m'a stimulé. Le poème est toujours en bonne place dans notre chambre.

Dans l'exercice de mon métier de père, au milieu de grandes joies, j'ai très vite senti mes limites. Je voulais être juste, mais dans l'arbitrage des conflits fraternels, je n'aime pas trancher dans le vif, risquer l'injustice en sanctionnant à tort l'un ou l'autre des protagonistes, ou les deux. Au risque de laisser ce rôle à mon épouse. J'ai appris, peu à peu, moyennant certainement beaucoup d'erreurs.

Puis il m'a fallu reconnaître le handicap intellectuel d'une de nos filles, comprendre la nécessité de la protéger, au risque de faire moins attention aux autres. Lent apprentissage, qui précédait l'irruption de la maladie psychique qui touche l'aîné de nos fils, puis notre fille déjà handicapée. Il a fallu concentrer sur eux l'attention de tous les jours pour suivre leur parcours chaotique, gérer les effets dévastateurs des violences verbales et physiques.

Une recherche d’équité

Comment être juste dans ces conditions ? J'ai fait le choix le moins mauvais, je le pense encore : faire partir E., notre deuxième fils, de la maison pour le protéger. Il l'a vécu comme une exclusion. Et je n’ai admis que tard la souffrance de notre fille aînée, partie tôt de la maison, sentant bien la priorité donnée aux plus faibles.

J'ai dû assumer d'autres décisions difficiles, comme exclure de la maison, pendant un an, notre fils B. qui ne maîtrisait plus sa violence…après combien de soirées où j'attendais vainement qu'il vienne me rejoindre à table pour un tête à tête ? Trouver une place en foyer pour notre fille après des échecs répétés dans ses recherches de travail. Tout cela a coûté quelques nuits sans sommeil, beaucoup d’hésitations avant de trancher. Je n'ai pas de regrets, sûr maintenant que la décision était juste. Marié depuis 10 ans, B. a maintenant deux enfants. Lorsqu'on me demande si je suis fier de lui, je peux dire oui, sans hésitation, non pour ses diplômes mais pour son courage et sa lucidité face à la maladie, et sa façon de faire à son tour son métier de père.

J'ai longtemps cru que ma famille se désintégrait. Les grands orages passés, j'avais quasiment fait mon deuil, trop tôt, d'une famille rassemblée. Je m'organisais pour être présent à chacun de façon équitable. Une autre forme de renoncement a créé un tout autre climat. Comme la plupart des parents de personnes handicapées, nous voulions organiser "l'après nous". Pour répartir notre patrimoine, nous avons renoncé à la maison qui avait vu tant d'épisodes difficiles ou heureux, pour nous replier en appartement. Après avoir résolu quelques problèmes techniques, nous avons pu réunir nos enfants devant le notaire… pour une donation juste et équitable, adaptée à chaque situation. Le pape François, dans son exhortation apostolique La joie de l’Evangile nous demande de "renoncer aux urgences pour accompagner ceux qui restent sur le bord de la route". A moi d'évaluer à chaque étape de la vie qui a besoin d'être aidé, "d'avoir confiance en ses pas", y compris moi-même le jour venu.

Pierre Sarreméjean

Ombres et Lumière n°198

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