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Un silence habité

Devenu sourd profond, le Père Thomas Philippe, théologien et co-fondateur de l'Arche, avait confié, avant sa mort en 1993, les souffrances de son handicap. Mais aussi le sens profond qu'il y avait découvert.

Parmi les handicaps physiques qui troublent profondément nos relations sociales, et par là risquent d'atteindre notre conscience psychique en ce qu'elle a de plus profond, la surdité est, semble-t-il, un de ceux qui nous touchent le plus, et de la façon la plus intérieure et la plus cachée. Le sourd sera-t-il donc ici bas nécessairement malheureux, étant privé du moyen le plus habituel et le plus radical pour vraiment s'insérer dans une communauté joyeuse ?Si l'homme n'était pas doué d'une oreille intérieure, qui semble être un des instruments privilégiés, et peut-être le plus habituel, du Saint-Esprit, je serais tenté de répondre par l'affirmative. 

Le silence et la solitude dans lesquels vit le sourd peuvent être pour lui une véritable béatitude. A deux conditions : que le sourd, lucidement, généreusement, accepte son handicap avec toutes ses conséquences. Il faut en même temps qu'il s'efforce de son mieux de pallier son handicap, en restant en contact avec les autres, en faisant toujours partie d'une communauté, en sachant très bien qu'il ne pourra pas y jouer un rôle brillant : il devra aimer y garder une place effacée. Mais, pour les autres, sa présence muette ou maladroite peut être un rappel, ou attirer des grâces de Dieu par le fait même de sa pauvreté.

En réalité, aucune oreille fraternelle humaine ne peut vraiment suppléer celle du sourd.Et les appareils demeurent tous très inadéquats, surtout au regard du cœur et de l'affectivité. L'Esprit Saint seul peut être, grâce à l'oreille intérieure, le Consolateur, l'Avocat. O beata solitudo.

Le silence est le parler de Dieu. Solitude et silence sont les deux biens les plus précieux à la personne humaine pour qu'elle s'ouvre à l'Eternel. Et ne doit-on pas ajouter que lorsque le Saint-Esprit a donné l'unique nécessaire, il ajoute en même temps le centuple, même au plan des relations fraternelles. Certes, il sera peut-être difficile à un sourd de goûter l'agrément des amitiés humaines, l'échange verbal joue un tel rôle… Mais il n'en est pas de même des amitiés divines. La signification providentielle la plus profonde du handicap de la surdité en notre civilisation n'est-elle pas de le rappeler à nos contemporains ? Heureux les sourds doux, souriants et décontractés, grâce à la présence et à la consolation cachée, invisible du Paraclet. Le Royaume de Dieu leur est déjà donné, et ils ont déjà une anticipation de la terre promise du cœur de leurs frères.

Père Thomas Philippe

Ombres et Lumière n°142

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