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© DR pour  Ombres et Lumière

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Une baraque au cœur de père

Elle a beau être remise en valeur aujourd’hui, la paternité, quand on a un enfant handicapé, n’est pas facile à inventer au quotidien. Entre assurance et impuissance, Vincent Mary, père d’une jeune Claire, lourdement handicapée, donne ici ses points d’appui au long des jours.

Heureusement qu’il a le visage fendu d’un large sourire, sans quoi j’aurais hésité à m’avancer vers l’immense baraque barbue qui me fait face. Vincent Mary a la quarantaine épanouie, musclée. Il vaut mieux ! Responsable logistique de l’Emmanuel à Paray-le-Monial (Saône-et-Loire), il a en charge l’accueil matériel au long de l’année et, l’été, l’intendance des sessions qu’anime cette communauté du Renouveau charismatique. Par exemple, chaque semaine, il gère à lui seul une centaine de bénévoles, différents à chaque session, pour nourrir plusieurs milliers de participants.

Vaut mieux être costaud aussi quand on est comme lui père de famille de cinq enfants dont une jeune Claire de neuf ans, lourdement handicapée (qui a hérité du large sourire de ses parents). La vie l’a pas mal chahuté : emplois divers, déménagements successifs, milieux variés : d’un labo, il est passé chez un éditeur, puis a créé un atelier protégé, avant de devenir éducateur auprès d’adolescents en grande difficulté, pour finir aujourd’hui au service de la cité du Cœur de Jésus et de ses milliers de visiteurs.

Alors, quel est le secret de son équilibre et de sa force ? Sans conteste, son épouse Véronique et la foi qui les anime. "On a toujours accueilli le handicap de Claire avec réalisme et foi. Le soutien de Dieu et de la Communauté de l’Emmanuel nous portent, on va de l’avant, on ne baisse pas les bras. Et puis Claire suscite tant d’amour dans notre famille et chez nos proches, son affection est si manifeste qu’elle touche tout le monde". Mais n’y a-t-il donc aucune faille? Aucune vulnérabilité chez ce géant ? C’en est troublant !

A ma question, Vincent fond de simplicité : "Si, bien entendu! Je me sens totalement démuni devant les crises d’épilepsie qui saisissent Claire : on ne peut rien faire, juste attendre à ses côtés que ça passe. Je suis mis dans l’impuissance également par l’apparente passivité de notre fille : elle ne manifeste aucun désir de jouer, de faire quelque chose et je me sens gauche pour l’éveiller. Mes tentatives en ce sens ne sont d’aucun intérêt pour elle. Elle est heureuse quand elle est blottie dans mes bras, tout simplement. Puis quand je la repose, elle se remet à fixer le plafond ou le mur. Que se passe-t-il ? Je ne suis pas compétent pour la rééduquer, je découvre que je suis bon à l’aimer. C’est tout."

Un autre épisode fondateur pour ce couple a été le rejet douloureux dont leur fille a fait l’objet au cours d’une session de l’Emmanuel. Le service des enfants a déclaré qu’il n’était pas en mesure de la prendre en charge, faute de personnes disponibles… De ce jour, Vincent et Véronique ont été appelés par le modérateur de la communauté à monter un petit service pour l’accueil des personnes handicapées au cours des sessions d’été. Vaste projet qui demande ténacité et confiance car il requiert moins un effort de structure qu’une conversion des regards et des cœurs.

C’est peut-être, d’ailleurs, ce changement-là que Vincent a expérimenté depuis qu’il a vécu le week-end des pères organisé par l’OCH l’hiver dernier. Il s’y était inscrit pour faire plaisir à sa femme (il n’est pas le seul !), et ne voyait pas du tout l’intérêt de ce genre de rencontre. "Les associations pour personnes handicapées, ce n’est pas mon truc. Les partages où l’on se retrouve pour pleurnicher, très peu pour moi." Le comble, c’est que dès le début du week-end, les deux premiers témoignages ont tiré les larmes de tous les participants. Sauf Vincent, qui a dû prendre son mal en patience et supplier intérieurement le Seigneur de l’éclairer sur l’intérêt de ces deux jours. Ce n’est qu’à l’Eucharistie finale que Vincent est touché : chaque père, au moment de l’offertoire, remet une photo de son enfant et le confie au Seigneur. "Là, j’ai été inondé d’une compassion extraordinaire pour tous ces pères, chez qui on ne décelait ni superbe ni dolorisme mais beaucoup de tendresse pour leur enfant. Avant le départ, je leur ai demandé pardon de les avoir jugés si mal intérieurement. J’ai compris que nous étions confiés les uns aux autres et qu’on était là pour se porter mutuellement. Depuis, je constate que mon regard a changé : à Paray, les personnes handicapées que je croise, je ne les vois plus comme quelqu’un auquel je dois faire attention, mais comme mon frère, ma sœur."

Marie-Vincente Puiseux, Ombres et Lumière n°178

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