Handicap et normes sociales

« On n’aborde pas n’importe qui n’importe quand.» Que penser de ce conseil quand on est confronté aux comportements imprévisibles de ses proches malades psychiques ?

Je lis, sur le site d'Ombres et Lumière, la conclusion du dialogue amorcé par Jean Baptiste Hibon et Raphaël Einthoven : « Aux personnes handicapées qui veulent faciliter la rencontre, je conseille toutefois de rester elles-mêmes, de ne pas vouloir jouer un rôle, tout en respectant le savoir-vivre, un minimum de normes sociales : on n’aborde pas n’importe qui n’importe quand. »

Malgré mes efforts pour regarder autrement mes proches malades psychiques, enfants ou amis, force est de constater que certaines de leurs réflexions ou comportements, plutôt inattendus, font fi du contexte et de l'interlocuteur.

Cela peut faire sourire : ma fille, avec le garagiste spécialiste d'une marque, qui a mal réparé la voiture de son frère, voyant que l'explication tourne à l'aigre, conseille à ce garagiste, très sérieusement, de se tourner vers une autre marque (celle de la voiture de ses parents, évidemment). Sourires gênés, mais cette intervention innocente aura peut-être dégonflé la querelle.

Plus ennuyeux et risqué, un de nos amis malade, habitué des lectures à la messe, (il a très bien lu le matin même), envoie brusquement à quelques amis, dont notre curé, un mail où sont mélangés, des références bibliques et, en termes non équivoques, des conseils de libération sexuelle. Faut-il, après, tenter de lui confier à nouveau une lecture ? Oui, je ferai plutôt confiance à ses connaissances bibliques et je fais le pari que sa foi l'en rendra capable.

Dernière illustration, lors de la Nuit du handicap, à Versailles.

Des personnes avec un handicap mental ou non, dansent, rient, jouent, d'autres, qui travaillent en ESAT, font déguster des crêpes. Un beau climat de fête.[/size] [size= 13.008px]Dans une petite salle de spectacle, une autre personne handicapée fait un one man show assez drôle devant un public acquis à la cause. De temps en temps, je sens qu'il perd le fil, cherche des appuis dans le public. Il sort, sous les applaudissements, en répétant : « schizophrène, schizophrène... » Peu importe que ses mots ne soient pas dans la tonalité de la fête, ils disent sa persévérance dans la préparation du spectacle, et son courage pour la représentation !

Ainsi les couleurs propres à chaque expression de personnes porteuses de handicap étaient bien mises en valeur.

Revenant au conseil du début, « ne pas aborder n'importe qui n'importe comment » : Oui, bien sûr, avec grande sagesse, que je ne peux pas renier, en père de famille ou ami. Mais cela suffit-il ?

Ne faut-il pas mieux, pour nous les proches, accepter d'abord d'être déroutés par des propos toujours imprévisibles, parfois cocasses, puis relire ces événements et s'exercer, toujours, à un regard bienveillant ?

Pierre Sarreméjean, ombresetlumiere.fr – 18 juin 2018

Père de quatre enfants dont deux sont atteints de maladie psychique, Pierre Sarreméjean est membre de Relais Lumière Espérance, un mouvement spirituel pour les proches de personnes malades psychiques.

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